Assia - Une épopée minimisée

Assia déclare presque d'emblée qu'il n'y a pas grand chose à raconter. Ses grand-parents sont assez banals. Certes l'histoire commence en Algérie et même en Kabylie, mais qu'on ne s'y méprenne pas, le récit sera court ! Du moins, c'était l'annonce faite avant de plonger dans une épopée qui traverse deux

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Au sujet d'Aboul

Aboul fait 1m61 et a de grands yeux. L'une de ses principales questions est de savoir s'il est possible d'aligner son mode de vie avec ses idéaux. Parfois ça ne marche pas et on en rigole bien.

Assia déclare presque d'emblée qu'il n'y a pas grand chose à raconter. Ses grand-parents sont assez banals. Certes l'histoire commence en Algérie et même en Kabylie, mais qu'on ne s'y méprenne pas, le récit sera court ! Du moins, c'était l'annonce faite avant de plonger dans une épopée qui traverse deux continents, trois guerres et de multiples régimes politiques. Effectivement, la banalité guette.

L'enfant qui épiait les adultes

L'histoire de ses grands parents paternels, Assia l'apprend d'abord petite, cachée derrière la porte, une souris pieds nue en pijama, concentrée sur les paroles de son grand-père. Il est tard la nuit, le père d'Assia est en voyage, et son grand-père paternel s'amuse à conter sa vie à sa bru. Assia apprend secrètement l'histoire des cette branche si "funky", amusante et charismatique.

"Mon grand-père Malek est né dans une région de la Kabylie, un hameau de quatre maisons où il ne se passe pas grand chose, à part la vie des oliviers ! Il avait 10 frères et soeurs, et s'est engagé à 26 ans sur le front maghrébin de la seconde guerre mondiale. A l'époque, on promettait l'indépendance algérienne à l'issue de la guerre si les Algériens aidaient les Français à se libérer des Allemands. Alors il raconte cette période comme étant très joyeuse ; il rêvait de se retrouver libéré d'un coup des Français et des Allemands !"

Une période certes difficile, mais toujours relativisée dans l'histoire de la famille. Assia met d'ailleurs longtemps à comprendre que son grand-père avait en réalité manié des armes fort lourdes pour s'attaquer, depuis le sol, à l'aviation ennemie. Pendant sa période à la DCA, Malek se fait un ami français de métropole, Michel, qui restera un quasi frère de sang jusqu'à leurs vieux jours. Et l'épisode de la guerre est vite évacué dans le récit de sa vie.

"A son retour au hameau, il épouse ma grand-mère. La famille est très pudique sur les choses de l'amour, je ne sais même rien de leur rencontre. Dans leur région natale les temps sont difficiles : entre la sécheresse et l'insurrection, la petite famille était assez miséreuse. Peu après la naissance de mon père, Malek part en France"

Une troisième étape dans la vie de Malek, trois années décrites comme "horribles," à travailler dans une chaufferie. Être un "indigène en métropole dans les années 50" s'avère physiquement et moralement si insupportable que Malek est rapidement de retour en Algérie. "Quitte à être pauvre, autant que ce soit chez lui !", résume-t-on. On s'amuse avec Assia de cette terminologie - indigène en métropole -, que j'entends pour la première fois et dont je comprends qu'elle est très naturelle pour Assia. "C'était comme ça qu'on disait," explique-t-elle, sans dramatisation aucune.

Le dernier déménagement

"Il tenait un magasin de semoule, pendant une période où les denrées de toute la population de la région étaient rationnées pour empêcher aux combattants insurrectionnels de se nourrir autant que nécessaire. A sa manière, il a résisté, et fait une sorte de "resistance de la semoule." Puis il s'est fait repérer, l'un de ses frères a eu vent du danger qui planait, et il a fallu quitter la Kabylie, de nuit, cachés dans une charrette"

Ils s'installent à Constantine, dans une jolie maison surplombant un gouffre, proche de la communauté kabyle de la ville. Leur vie est meilleur, Malek devient technicien telex et surtout, quelques années plus tard, c'est l'avènement de l'indépendance. Grâce à la richesse des sous-sols algériens et le régime socialiste instauré par la nouvelle classe dirigeante algérienne, l'ambiance est à l'espoir. La famille va rester à Constantine.

"Je pense que c'était une épisode historique sympa à vivre. Notre génération a du mal à comprendre parce que nous sommes nés dans une période où personne ne croit au politique, mais à l'époque les politiciens enflammaient les coeurs. Avec la manne du pétrole ils arrivaient à tenir leurs promesses, le chômage n'existait pas. L'Algérie était proche de l'URSS et du bloc communiste ; ma mère a fait une partie de ses études en Bulgarie !

Les grand-mères en retrait

La grand-mère paternelle d'Assia est plus en retrait dans l'histoire. Elle semble être dans l'ombre du grand-père, la mamie douce qui élève les cinq enfants survivants. "Les femmes ne vont pas à la guerre" ; elles sont moins intéressantes. Et la très grande pudeur familiale fait qu'on ne parle pas de ce que chacun ressent : les quatre enfants décédés avant leur majorité, les fuites improvisées au péril de leur vie, les années de séparation. Difficile donc, de se faire une idée de cette grand-mère, sauf en se fiant à son prénom, "Oum el Kheir", "Mère du bonheur" en arabe.

Et pourtant, au fil des discussions, l'importance des grand-mères émerge. Derrière les grands faits historiques, les actions des maris et les difficultés matérielles, ces femmes, "gestionnaires de PME d'enfants en bas-âge," se dévoilent. On s'avoue que leur quotidien nous impressionne. Et finalement, leurs personnalités aussi.

"Ma grand-mère maternelle est une figure complexe et comique à la fois. Complexe parce qu'elle a dû laisser ma mère - et d'autres enfants - chez des proches pendant plusieurs année, à tel point que ma mère appelait sa grand-mère "maman", et sa mère "tante". Et puis parce qu'à 80 ans elle décide de prendre sa revanche sur son mari : elle demande le divorce !"

Un divorce qui n'est jamais prononcé, du fait de la mort de l'intéressé, mais qui marque le famille, et provoque des sourires chez Assia. Là encore, c'est la description du grand-père qui ressort. Elle se remémore un homme dur, difficile au point d'interdire à sa femme de sortir. "J'étais le seul petit enfant qu'il appréciait," raconte-t-elle avec un amusement non dissimulé. Assia, enfant espiègle, l'avait conquis avec un phrase bien tournée, alors que déjà vieillissant, il avait perdu de sa superbe dureté. On devine sous les événements et les anecdotes une tendresse familiale pour chaque personnage impliqué. Pour l'instant, nous n'en saurons pas plus sur cette branche maternelle.

Nous gardons de cet entretient, dense et riche, l'impression d'une famille pudique et délicate dans l'expressions des sentiments, ayant traversé certaines des pages les plus épiques de l'histoire algérienne et française. On voit aussi se dessiner des personnalités amusantes et tenaces, qui nous amèneraient volontiers sur des sujets de société plus larges. Peut-être une autre fois.

Un grand merci à Assia, d'avoir tant partagé et ouvert ses horizons à notre clavier.

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