Céline - Laisser parler les silences de famille

Parfois la transmission intergénérationnelle se fait par les mots et les gestes du quotidien, autour d'un repas ou d'une passion commune. D'autres fois, elle se cherche, insidieusement, entre les silences et les non-dits collectifs. Les secrets et les hontes du groupe se devinent sans toutefois éclater au grand jour, tandis

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Au sujet d'Aboul

Aboul fait 1m61 et a de grands yeux. L'une de ses principales questions est de savoir s'il est possible d'aligner son mode de vie avec ses idéaux. Parfois ça ne marche pas et on en rigole bien.

Parfois la transmission intergénérationnelle se fait par les mots et les gestes du quotidien, autour d'un repas ou d'une passion commune. D'autres fois, elle se cherche, insidieusement, entre les silences et les non-dits collectifs. Les secrets et les hontes du groupe se devinent sans toutefois éclater au grand jour, tandis que les incompréhensions conditionnent les départs et les retours aux sources. Chaque famille s'en accommode à sa manière.


Céline* a toutes ses dents, et cela se voit dans son large sourire d'émail blanc. Bavarde, elle livre sans détours ce qu'elle sait de ses grands-parents, dans l'ambiance tamisée mais énergique d'une brasserie parisienne. Son recule et sa simplicité permettent de lisser et mettre à distance des propos parfois douloureux, souvent difficiles, sans pathos. Des épisodes familiaux dramatiques sont détaillés comme des faits. Les quelques mots qui recouvrent le silence des anciens permet de leur assigner une place et de choisir la sienne.

Le meurtre sans cadavre

Une grand-mère sans nom est morte à l'âge de 21 ans en laissant à son mari deux enfants en bas âge de pères différents. Son décès violent a eu lieu proche du quartier de Saint-Denis, à Paris, de nuit. C'est tout ce qu'en sait Céline, et cela elle le tient de la bru de la défunte. Une bru qui est entrée dans la famille près de 20 après sa mort, et donc sans jamais avoir connue l'assassinée.

"Dans la famille ça n'a jamais été un sujet. Mon grand-père Gilbert s'est remarié à une femme qui cochait toutes les cases de la marâtre. Je soupçonne que ma grand-mère était une prostituée, mais je n'en saurai pas plus."

Céline n'a pas des relations très étroites avec Gilbert. Elle sent bien qu'il aimerait briller à ses yeux, et qu'il éprouve une certaine fierté face aux accomplissements de sa petite fille, mais Céline reste insensible à ses tentatives d'approche.

"Gilbert et sa seconde épouse ont envoyé mon père et son frère en pension dans le nord de la France alors qu'ils était encore très petits. Les garçons ont vécu dans plusieurs familles d'accueil ; dans l'une d'entre elles ils ont été battus si forts que c'est le médecin local qui a réclamé le transfert pour maltraitance."

Comment maintenir les liens avec un grand-père qui n'a pas franchement instauré l'amour filiale comme valeur fondamentale à la maison ? Céline évoque des ressemblances physiques - les mêmes oreilles et ce même sourire en émail parfait - et caractérielles - déterminés, rancuniers, avec un véritable "caractère de merde" - mais peu de souvenirs de complicité.

"Mon père s'est construit une carrière dans la restauration malgré tout. Il a d'abord aidé Gilbert dans son restaurant et puis il a pu monter son propre lieu. Et surtout, il a toujours voulu que sa fille unique réussisse."

C'est donc autour de la nourriture que se situe la filiation du grand-père jusqu'à Céline. Gilbert était restaurateur, son fils également, et même si Céline n'a jamais envisagé une carrière dans le domaine, elle a découvert la gastronomie française avec son père. Tous les mercredi ils se rendaient ensemble au GRETA pour partager un repas. A défaut d'avoir pu devenir chef - Gilbert avait refusé de financer son école de cuisine - le père de Céline restait passionné par la gastronomie.

"Je n'ai jamais demandé à Gilbert de me parler de la grand-mère taboo. Je n'ai jamais cherché de réponses. Tout est secret, même si tout le monde sait."

Le silence des paysans

La mère de Céline venait d'un univers tout à fait différent. Ses parents, Léon et Yvette, vivaient sur une ferme dans le Loir et Cher. Ils ont été - enfin - équipés d'une douche dans les années 90, et Céline s'amuse à les qualifier comme "les derniers à avoir eu Internet en France". Ils vivaient à 2km d'un village de 200 âmes, autant dire qu'ils étaient très isolés, et autosuffisants.

"Ce sont mes vrais grand-parents. On allait chez eux tous les étés. Je n'avais pas envie d'y aller ; je suis une enfant de la ville, je ne savais rien faire là bas"

Petite et ado, c'est surtout le côté rugueux de Léon et le silence d'Yvette qui la marquaient. Léon avait toujours été dur avec sa femme et ses filles, en particulier avec la mère de Céline, qui n'avait pas le "tempérament paysan", et en plus il avait un accent si fort que Céline ne comprend rien à ses propos. "Ni l'accent, ni son argot, ni les sujets de la ferme ne m'étaient familiers", explique Céline, en rajoutant que la culture paysanne était très éloignée de la sienne.

"Léon s'occupait des terres et Yvette des animaux. Ils ont vécu sur la ferme quasiment jusqu'à la fin, les conditions étaient dures. Ils n'ont jamais connu de vacances. Maintenant Yvette s'est installée dans la maison de sa mère, et son jardin lui manque"

Céline raconte que sa mère non plus ne s'est jamais sentie proche de cette culture de la terre. Elle aimait lire, et devait se cacher, car la lecture était perçu comme une forme d'oisiveté. D'ailleurs, Yvette ne parlait pas beaucoup, mais elle avait constamment les mains occupées. "Si elle ne faisait rien d'utile, elle s'activait à ranger ou nettoyer dès que j'entrais dans une pièce". La mère de Céline quitte la maison à 17 ans pour la ville, où elle se sent mieux, et rencontre le père de Céline.

"Léon ne savait rien de la vie de la ville. Mais le jour où j'ai été admise à Sciences Po, au lieu de me passer ma grand-mère, il a bavardé un quart d'heure au téléphone. Il était très fière"

La relation de Céline et Léon a évolué pendant son adolescence. Elle a appris à le connaître, lui et ses moeurs de la terre, et elle sait décrypter les silences et les non dits. Si on ne parlait pas d'amour, on partageait néanmoins des valeurs autour du travail, de l'accomplissement et on jouait à des jeux de cartes.

"On ne parlait pas à table. C'était comme ça"

Yvette aussi, est devenu moins mystérieuse. On s'habitue à ses drôleries et on les explique. "Je n'ai jamais vu Yvette aller aux toilettes," dit-elle avec amusement. Sans doute que certains silences étaient préférables et donnaient à chacun une intimité et son espace de liberté. Après tout, Yvette aussi est une intello : elle aime lire.

De nouveaux départs sans amertume

Aujourd'hui la vie de Céline ressemble à celle des jeunes parisiens récemment mariés que nous connaissons tous. Elle se pose des questions sur son avenir, sur ce qu'elle aimerait accomplir et vers où orienter sa carrière. Après plusieurs années dans le conseil elle s'intéresse aux professions autour de la transmission, sans avoir d'idée fixe sur le métier qu'elle pourrait exercer.

Pleine de l'énergie d'une génération Y qui se cherche, et repense les modèles de vie contemporains, loquace sur les sujets de l'alimentation, l'agriculture, l'éducation et les relations interculturelles, force est de constater que certaines choses ont bien été transmise d'une génération à l'autre.

Un grand merci à Céline de nous avoir livré cette histoire.

* Des pseudonymes permettent de protéger l'intimité des personnes dont nous avons brièvement exposé les vies.

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