Danièle - Aperçu d'une paysannerie flamande

Le recueil de récits sur les grands-parents est une tentative de cartographie les influences culturelles à l'origine du mode de vie contemporain. Au travers d'un regard, toujours subjectif, nous nous confrontons aussi à l'épreuve d'un autre vécu. Pour la première fois, nous voilà plongés dans le monde paysan. Urbains, ça

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Au sujet d'Aboul

Aboul fait 1m61 et a de grands yeux. L'une de ses principales questions est de savoir s'il est possible d'aligner son mode de vie avec ses idéaux. Parfois ça ne marche pas et on en rigole bien.

Le recueil de récits sur les grands-parents est une tentative de cartographie les influences culturelles à l'origine du mode de vie contemporain. Au travers d'un regard, toujours subjectif, nous nous confrontons aussi à l'épreuve d'un autre vécu. Pour la première fois, nous voilà plongés dans le monde paysan. Urbains, ça va piquer.

La campagne du nord, il y a un siècle et demi

Danièle pose en quelques mots le décor. Son grand-père Roland est né en 1869 - c'était un paysan, comme toute la famille. Les quatre grands-parents de Danièle viennent du même village dans le nord de la France, où elle vit encore, et où elle a l'intention de terminer ses jours. Danièle, mon interlocutrice, est née au tournant des années 1940, et c'est une septuagénaire pudique.

"On a mené une vie simple"

La petite phrase de Danièle est déconcertante. Il y a tant à m'expliquer sur cette vie "simple" et pourtant si exotique pour moi. Avec beaucoup de patience, Danièle décode et décrypte, balayant tranquillement mes préjugés d'enfant de la ville.

"Roland avait 35 ans lorsqu'il s'est marié avec Claire, et elle en avait 28. Je ne sais pas comment ils se sont rencontrés. Ils étaient du même village."

Je demande si ce n'était pas un peu vieux pour l'époque. Après tout, à la fin du 19ème on devait se marier jeune à la campagne ? Visiblement pas dans le coin, puisque les autres grands parents se sont également mariés la vingtaine bien sonnée.

"Quand on se mariait on épousait aussi son travail. Roland et Claire ont repris la ferme des parents de Roland. Donc c'était une décision importante !"

L'école était déjà une institution incontournable. Filles et garçons y recevaient une éducation qui comprenait la lecture, les rudiments des mathématiques, et un enseignement de la religion ou de la morale. Roland avait eu un accident qui l'avait forcé à rester alité pendant son enfance. Puisqu'il ne pouvait pas aller à l'école, il s'était appris à lire et écrire tout seul. D'une certaine manière, l'école de la république avait aussi joué un drôle de rôle dans la famille, surtout à l'époque de Danièle.

"On se faisait taper sur les doigts si on disait un mot de flamand. Du coup mes parents avaient interdit qu'on parle flamand à la maison."

Pourtant, ses grands-parents parlent surtout flamand, tout comme ses parents. Tant pis, le plus important étant l'éducation et d'éviter les coups : la langue de ses grands-parents se perd sous leurs yeux. Sans causer d'émoi particulier, en tout cas pas assez pour avoir de l'importance dans le récit familiale.

Roland et Claire au coin du feu

Le temps semble s'arrêter autour de Roland et Claire, deux vieillards dans le souvenir de Danièle. Elle ne les a jamais connus actifs, puisqu'ils ne pouvaient déjà plus s'occuper de la ferme que la mère de Danièle exploitait avec son mari. Ils sont restés vivre sur la ferme, sans aller voir les bêtes ou la terre. Le matin ils jouaient aux cartes - un jeu qui s'appelle le piquet et qui se joue à deux - et la plupart du temps ils restaient à côté du feu. Ils se chamaillaient. Ils papotaient. Ils ne faisaient rien de particulier.

"Ils attendaient qui le temps passe"

Danièle essaye d'extrapoler avec moi pour s'imaginer leurs prises de bec. Peut-être que Claire aurait voulu faire autre chose dans la vie, et c'est pour cela qu'elle avait attendu aussi longtemps pour se marier. Elle avait aussi encouragé Danièle à choisir une autre vie. Mais surtout, ils se faisaient des reproches au sujet de récoltes qui avaient été mauvaises et d'événements qui avaient été moins bien anticipés que nécessaire.

"On était tellement habitués qu'on ne prêtait pas attention."

Par dessus le marché, Claire avait un sacré caractère. "On la craignait," avoue Danièle, qui dit regretter quelque peu la froideur de ce côté de la famille. Il n'y avait pas de mots d'affection et on n'exprimait pas ses sentiments. En partie parce que la paysannerie était comme ça, mais aussi parce que Claire n'était pas chaleureuse. Par comparaison, son autre grand-mère, Mariette, était beaucoup plus expressive dans son amour.

"Mariette vivait à vingt kilomètres. On allait chez elle en vacances assez souvent."

Ces vingt kilomètres représentaient une distance considérable à une époque où la voiture n'était pas la norme. Danièle voyait moins souvent cette branche mais puisqu'elle était en vacances et qu'elle avait moins de tâches sur la ferme, elle pouvaient profiter de ses grands-parents. Elle se sentait proche de Mariette, avec qui elle avait une relation bien plus fusionnelle qu'avec Claire. Elle ne devait pas guetter ses gestes et ses regards pour se savoir aimée.

On se dit tout et pourtant avec pudeur

Souvent, Danièle fait référence à la pudeur. Parfois avec un éclat de rire, pour expliquer que l'on ne parlait jamais de choses immodeste devant les grands-parents. Et pourtant, dès le début elle me décrit des rapports très ouverts entre les membres de la famille.

"On se parlait beaucoup. Tout se faisait naturellement. On se parlait de tout : de la ferme, du présent, de l'avenir. Tout se passait en bonne entente."

Puis elle dévoile qu'elle est peut-être plus pudique que d'autres. Son mari, lui, racontait plus facilement ces histoires aux petits enfants. C'est lui qui leur expliquait comment on se lavait - une fois par semaine en partageant la même eau - avant que les salles de bain deviennent la norme. Danièle s'affairait plutôt à la cuisine ou l'organisation des séjours des petits enfants. Ce qui ne signifie pas qu'elle ne leur racontait pas les choses, simplement que cela lui venait moins naturellement.

Je mesure donc ma chance d'avoir pu prendre ce café avec Danièle. D'ailleurs, c'était la première fois que Danièle entrait dans un café de sa vie. Encore un signe que nos deux mondes sont d'une certaine façon aux antipodes.

Merci Danièle : pour la confiance, pour les paroles par delà la pudeur, et de m'avoir fait découvrir une paysannerie dont je ne savais rien.

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