Denis - Petit fils d'un moine

Ce sera l'histoire d'une famille marquée par la religion, d'un petit garçon qui aimait se réfugier dans la cuisine de sa grand-mère espagnole et le regard d'un grand-père sur la vie de ses grand-parents et de ses petits enfants. L'enchevêtrement des identités nationales et religieuses affecte une large partie du

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Au sujet d'Aboul

Aboul fait 1m61 et a de grands yeux. L'une de ses principales questions est de savoir s'il est possible d'aligner son mode de vie avec ses idéaux. Parfois ça ne marche pas et on en rigole bien.

Ce sera l'histoire d'une famille marquée par la religion, d'un petit garçon qui aimait se réfugier dans la cuisine de sa grand-mère espagnole et le regard d'un grand-père sur la vie de ses grand-parents et de ses petits enfants.


L'enchevêtrement des identités nationales et religieuses affecte une large partie du monde. Elle nous entraîne dans un tourbillon de questions historiques et politiques qu'il est difficile de comprendre depuis la France ou l'occident tant nous avons l'habitude de penser que la question est réglée dans nos pays. Considérant que nous avons assigné une place claire à la religion et su séparer nos églises de nos systèmes politiques, nous lisons avec effarement les nouvelles de pays qui n'auraient pas la même approche.

L'histoire des grand-parents de Denis nous ramène à une époque où les origines religieuses étaient bien plus fondamentales dans les relations sociales en Europe.

"Ma grand-mère Ascensión était espagnole et protestante. A l'époque, cela constituait presque une prise de position politique".

En Espagne il était interdit aux protestants d'exercer certaines fonctions, et notamment d'être fonctionnaires, car les protestants étaient perçus comme proches de forces étrangères. La renaissance que connaissait le protestantisme espagnole était d'ailleurs liée aux missionnaires britanniques, écossais, ou même français qui exerçaient en Espagne.

La grand-mère de Denis est un personnage vivant, charismatique, qui surplombe sa petite enface et applique des règles sur la politesse et la responsabilité individuelle - "elle me demandait si Jesus approuverait du bazar dans ma chambre s'il revenait parmi nous" - tout en étant la confidente et maternelle maitresse de la cuisine. Denis s'amuse de la confrontation de ces deux images, celle de la grand-mère protestante relativement austère, avec celle de la femme nourricière qui savait toujours lui trouver une place sur ses genoux et le consoler de ses drames d'enfant. Tout au long du récit, ce sont ces deux interprétations qui se croisent.

Denis n'a jamais connu son grand-père, dont la mort prématurée avait laissé Ascensión avec quatre enfants à élever. Pourtant, sa conversion au protestantisme, quelques années après avoir quitté le séminaire et renoncé à devenir moine catholique a largement marqué le destin de la famille. En quelques mots Denis raconte comment son grand-père a "fait le mur" du monastère en Espagne après des disputes théologiques, repensé sa foi avec un pasteur français puis décidé de devenir pasteur. Bien plus tard, cette conversion sera la raison pour laquelle sa famille serait contrainte de quitter l'Espagne pour la France.

"Il a rencontré ma grand-mère dans la région du Rioja. Elle faisait partie d'un mouvement protestant qui œuvrait pour l'éducation de qualité pour tous dans les milieux urbains et ruraux. Il faut dire que l'éducation était l'une des préoccupations principales des protestants d'Espagne." Ascensión travaillait dans une école primaire rurale à l'époque et y resta plusieurs années après la mort de son mari.

La guerre civile espagnole rattrapa Ascensión. En 1937, âgée de presque 60 ans, elle quitta l'Espagne avec sa fille aînée en destination d'un village dans le sud de la France. Puis trois ans plus tard le père de Denis, pasteur comme son père, se vit nommé dans une communauté du sud ouest de la France, et put émigrer vers la France. Sa mère et sa sœur furent invitées à vivre avec eux.

"Aujourd'hui nous n'avons aucune idée de comment étaient les hospices de l'époque : des rangées et des rangées de lits remplis de personnes âgées ou indésirables dans des dortoirs géants. Evidemment, il n'était pas question que ma grand-mère y vive, elle resterait chez nous."

D'ailleurs, la maison était gaie et ouverte, accueillant d'autres Espagnols fuyant la guerre et surtout la communauté et la vie religieuse locale.

"La cuisine de ma grand-mère était d'autant plus importante pour moi qu'elle refermait une partie de mon identité, alors que nous étions loin de l'Espagne." Et bien qu'il ait senti que sa grand-mère était un lien vers le pays de ses parents, il ne se souvient pas d'avoir souffert beaucoup de son statut d'exilé ou d’immigré.

Quelques fois une certaine pression familiale lui conseillait "qu'en tant qu'étranger, il devait montrer qu'il était bon", mais le sentiment d'avoir de la chance - car citoyen du monde bilingue - primait toujours.

Ascensión représentait aussi une certaine façon de faire la cuisine. "Elle devait nous nourrir avec un budget limité et peu de ressources, dans une Europe qui sortait à peine des récessions économiques et de la deuxième guerre mondiale." Les souvenirs de Denis sont très précis : il se remémore sa façon d'ouvrir les paquets de chocolat, avec quelle délicatesse elle manipulait puis préservait le papier aluminium de l'emballage pour s'en resservir, et comment le gâchis était en toutes circonstances évité. Et quant aux recettes d’Ascensión, Denis les utilise toujours. Il les a même traduites et éditées en livre pour ses propres enfants, et partagé certains secrets avec quelques chanceux.

Devenu à son tour grand-père de cinq petits enfants, Denis s'interroge sur le monde dans lequel ils grandissent. La perception et le rapport au temps ne sont plus les mêmes, "le rythme du monde accélère sans cesse et les gens sont constamment mobilisés, soumis à la pression collective".

Nous n'avons plus le temps d'être en roue libre, de tout lâcher, pourtant "je pense que nous devrions faire plus de journées pyjama".

Il y a un mélange d'ironie et de conviction profonde lorsqu'il parle de la manière dont nos journées avancent au rythme des émissions radio. "Avant nous passions plusieurs heures à la table à manger," le retour du brunch est une bonne chose pour repenser notre rapport au temps.

Lucide, il ajoute : "je sais que la retraite me donne le luxe du temps, et je ne dirai pas que les choses étaient mieux avant".

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