Devenir la plus petite ténor du monde

Il y a des défis débiles qui mettent plus en danger l'amour propre que d'autres. Autant dire que le fail du défi d'apprendre à faire le poirier ne m'a pas spécialement affectée. Dans ce billet il est question d'un défi nettement plus technique : j'ai lancé un défi débile d'apprendre à

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Au sujet d'Aboul

Aboul fait 1m61 et a de grands yeux. L'une de ses principales questions est de savoir s'il est possible d'aligner son mode de vie avec ses idéaux. Parfois ça ne marche pas et on en rigole bien.

Il y a des défis débiles qui mettent plus en danger l'amour propre que d'autres. Autant dire que le fail du défi d'apprendre à faire le poirier ne m'a pas spécialement affectée. Dans ce billet il est question d'un défi nettement plus technique : j'ai lancé un défi débile d'apprendre à chanter comme un ténor.

Ayant depuis toujours la réputation de viser les notes de manière approximative, tout en éprouvant un certain plaisir à chanter à tue tête - à vélo, seule chez moi, masquée par les foules en liesse -, je me suis embarquée dans un voyage lyrique à l'issue incertaine.

Une vocation à clarifier

"Pourquoi le repertoire ténor ?" fut la première question de mon excellent professeur de chant, nommé ici "A.C.". Petit rappel, le ténor est l'une des voix aiguës d'homme, à l'image de l'imposant Pavarotti, connu même des incultes comme moi. On imagine plus aisément un gros barbu qu'une mini-meuf à queue de cheval. D'où le besoin de clarifier la démarche avant d'initier l'apprentissage de techniques tout à fait différentes de celles du chant de soprano, par exemple. Et c'est justement dans cette contradiction que le choix s'imposait : me sentant aussi peu crédible à incarner l'ultra féminité des voix du répertoire féminin que la virilité des grands chanteurs masculins, j'ai voulu faire le choix le plus éloigné possible de celui attendu. Par cette décision, j'espère aussi m'épargner les notes trop haut perchées et les flashbacks de mes années de violon.

L'esprit du cours se veut donc joueur et la découverte est totale : pour moi, qui n'ai jamais chanté seule face à un professeur, et pour l'excellent A.C. qui explore le champs des possibilités vocales d'une débutante - je suis sa première élève à proprement parler - et d'une femme sur les airs pensés pour des hommes. Bref, en ce qui me concerne je ne crois que moyennement en ma capacité à apprendre et délivrer une chanson complète, et heureusement, le curieux A.C. prend ce cours avec bonhommie.

Pas facile de chanter

En vrac - attention ce sont les réflexions d'une personne pour qui se concentrer sur la justesse, le souffle et des paroles en même temps peut saturer le système nerveux - voici ce que je retire des trois premiers cours de chant.

La première chose qui m'a marqué, c'est qu'il faut assumer de faire beaucoup, beaucoup de bruit. La discretion n'est pas de mise, et bien que je comprenne que cela soit évident dans la démarche de faire du chant lyrique, je souligne simplement qu'on n'est pas tous armés pour l'assumer. Surtout lorsqu'on a le complexe de l'absence de justesse, et qu'on s'imagine forcément en train d'hurler des notes fausses à quelques centimetres de l'oreille d'une personne à priori très sensible à la justesse, en l'occurence le souriant A.C. Voilà donc un obstacle psychologique non négligeable au chant : accepter de prendre l'espace sonore et ne pas s'en excuser - même si ce n'est pas parfait.

Evidemment, il y a le souffle. On peut croire qu'on se noie parfois, tant une phrase est longue à chanter à tue tête. C'est avec une légère panique qu'on inspire pour poursuivre, ce qui risque d'être bruyant et manquer d'élégance. A y réfléchir, il y a sans doute un travail de détente à faire dans mon cas, car il me semble impossible de s'étouffer en chantant ; le corps est trop bien fait pour se mourrir d'un la dièse mal anticipé. En recoupant d'autres pratiques sportives ou scéniques, la clef se trouve certainement à mi chemin entre la technique respiratoire et la confiance, même si je ne fais pas assez assidument l'exercice de la paille conseillé par le savant A.C.

L'exercice du chant lyrique suppose aussi de se familiariser avec des langues qu'on parle déjà si peu qu'il nous semble imprudent de les chanter. On (re)découvre tous nos défauts de prononciation, en les exposant au monde très, très fort. Les voyelles fortes et longues nous embarquent dans des considérations fines sur les sons "u", "ü" et "ou", que l'oreille d'Aboul ne distingue pas toujours assez, mais qui s'entendent beaucoup lorsqu'elle délivre une phrase à haut décibel. C'est logique, et à ce niveau on peut en rire. Chanter en italien avec un accent absurde ne me tracasse pas aujourd'hui.

Beaucoup de fleurs pour A.C.

Il y aurait énormément d'autres petites surprises à noter, une foule de mésaventures amelodiques à faire remonter, mais le plus important est de faire un point sur la relation élève - professeur, car elle nous amuse. Le formidable A.C., qui doit supporter mes hésitations, mes fausses notes et mon manque de travail à l'extérieur des trois cours, a tout de même la faculté de me laisser repartir de nos séances en ayant l'impression d'avoir (parfois) bien chanté. Même si je loupe mon démarrage parce que je pensais que l'introduction piano durait deux minutes complètes, même si je ne peux rien chanter sans avoir d'abord la première note répétée avec insistance par le piano, même si je rajoute des mots d'espagnol dans le texte en italien, quand je repars, encore essoufflée d'un crescendo cacophonique, j'ai des endorphines plein le cerveaux. Je ne souhaite pas à l'ingénieux A.C. d'être un jour jugé à l'aune de mon interprétation approximative de "Qaunto e belle, Quanto e cara", mais je salue sa démarche pédagogique.

Pour les curieux, il existe un enregistrement audio, unique, qui servira de témoin en cas de progrès notoire. Il n'est absolument pas disponible, et je ne me produis que sur le vélib ou dans les salles insonorisées d'A.C.

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