Aggressé.e.s et passant.e.s : la terreur du "que faire" en cas d'aggression dans un espace public

Ce billet ne sera pas une formule toute simple comme les petites solutions que j'essaie souvent de décrire. Il s'agit plutôt d'apporter quelques briques de plus à une discussion plus large. Expériences quotidiennes de potentielles victimes La première aggression sexuelle dont je me souviens a eu lieu en 6ème, en

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Au sujet d'Aboul

Aboul fait 1m61 et a de grands yeux. L'une de ses principales questions est de savoir s'il est possible d'aligner son mode de vie avec ses idéaux. Parfois ça ne marche pas et on en rigole bien.

Ce billet ne sera pas une formule toute simple comme les petites solutions que j'essaie souvent de décrire. Il s'agit plutôt d'apporter quelques briques de plus à une discussion plus large.

Expériences quotidiennes de potentielles victimes

La première aggression sexuelle dont je me souviens a eu lieu en 6ème, en cours de géographie, à moins de dix mètres d'une professeur. Mon voisin de table avait tranquillement posé sa main sous mes fesses. Pour répondre à mon regard interloqué, il me rappela que les garçons avaient des besoins et des pulsions. La même année, j'ai dû ruser pour permettre à une camarade de classe d'éviter le professeur de chimie qui lui caressait la main à la fin de chaque cours. J'ai écouté un autre camarade m'expliquer dans quelles positions il pourrait hypothétiquement me violer dans un McDonald vide. J'ai compris que je ne pourrais plus faire semblant d'être un garçon pour échapper à la sexualisation involontaire ; j'entrais dans la vie adulte.

Aujourd'hui j'ai bientôt 30 ans et je vis depuis deux décennies avec l'obligation de trouver des stratagèmes pour évoluer au quotidien sans me sentir aussi pétrifiée que la collégienne que j'étais. Celle qui n'a jamais eu assez confiance pour interpeller sa professeur de géographie, qui, malgré les regards de détresse, avait abandonné toute idée d'intervenir. Celle qui n'a jamais su qu'elle pouvait dénoncer le professeur de chimie, alors même qu'il disparut mystérieusement du collège quelques mois plus tard. Celle qui affichait un stoïcisme sans bornes et faisait semblant d'ignorer les histoires sordides d'un fastfood imaginaire.

J'ai développé pendant plusieurs années une forme d'agressivité réflexe pour toutes ces situations. Il était hors de question que l'adulte accomplie que j'étais baisse les yeux à chaque fois que sa tranquillité était remise en cause. Face au harcèlement et aux solicitations dans un lieu public, j'adoptais l'attitude de défi. Qu'on me dise "T'es belle", je répondais "ta gueule". Les gestes déplacés provoquaient des doigts d'honneur en cascade et des insultes, parfois avec un niveau sonore qui pouvait faire tourner d'autres têtes. Je suis allée jusqu'à hurler "Je ne crois pas, non", à un psychopathe qui m'avait asséné d'un "J'te baise," puis prise de panique face au regard aperçu, j'avais couru quelques mètres pour parler avec le rassurant bonhomme qui marchait devant moi.

C'était une technique plutôt efficace en ce qui concerne l'évacuation de la frustration inexprimable de me sentir violée dans mon droit à exister indépendamment des pulsions violentes d'inconnus croisés par hasard. Et par une chance inouïe, je n'ai jamais été poursuivie, frappée, punie d'oser leur montrer qu'ils n'avaient pas le monopole de la violence verbale. En revanche, je ne me sentais pas mieux. J'avais peur, et un peu honte. Un peu comme le jour où j'ai crié sur des racistes qui s'acharnaient contre un anonyme basané dans le métro, ivres de leur incommensurable haine, bouffant un kebab entre deux injures racistes. Oui, théoriquement j'ai articulé ma honte de les voir se comporter de la sorte, et certes j'ai levé un doigt droit et fière sous leurs yeux. Mais j'avais toujours autant envie de pleurer et je gardais un terrible sentiment d'impuissance.

Pourtant, entre la tétanie des yeux baissés et l'irruption de la violence, il devait bien y avoir un juste milieu. Et si le juste milieu n'est pas une fin en soi, il devait du moins exister une façon de ressortir de ces situations de harcèlement sans avoir ce grand chagrin de ne pouvoir rester grand.e. Sans avoir fait exactement ce que je ne prone pas : à savoir d'avoir répondu à la violence par la violence. Il doit y avoir une voie constructive. Celle qui redonne la voix aux potentielles victimes sans nourrir la hargne en face.

Voici le défi de citoyenneté auquel nous sommes confrontés. Nous les femmes mais pas seulement ; cette discussion n'est pas clivante entre les sexes. Elle départage uniquement les potentielles victimes des potentiels agresseurs. Quelque soit le type de violence - sexuelle, raciste, gratuite, autre - ou de risque encouru. Quelque soit le sexe de la victime - bien qu'il n'existe pas de synonyme parfait du terme "victime" au masculin d'après le Dictionnaire Electronique des Synonymes -, son âge, ou son apparence.

Les pistes d'expérimentation, en quelques mots

Depuis plus d'un an, dès que je subis un harcèlement de nature sexuelle - que d'autres appelleraient en toute mauvaise foi une tentative d'approche / un compliment spontanée dans la rue -, j'arrête mon char. Je regarde la personne bien en face et je dis assez fort : "vous êtes malpoli et vous me faites peur". Pour l'instant, cela marche nettement mieux que toutes mes années de violence verbale. L'autre me regarde avec un air vide et inquiet, et ferme assez systématiquement sa bouche. Je n'ai même jamais eu à imaginer de suite à cette phrase, puisque jamais personne n'est allé plus loin. Je repars moins sereine que si je n'avais pas été interrompu dans mon monologue intérieur, mais heureuse d'avoir pu exprimer mon malaise. Qu'il soit malveillant ou sot, cet autrui réfléchira peut-être la prochaine fois qu'il se sent transporté vers une potentielle victime pour dire "sexy / t'es bonne / j'te veux." Car s'il est vraiment de bonne foi, il ne voudra pas faire peur aux inconnu.es. Et s'il est de mauvaise foi, voire dangereux, chaque geste supplémentaire en sera la preuve.

Quelles réactions adopter sur le vif, voilà toute la question pour les victimes potentielles, chacune plus ou moins entrainée à cette valse malsaine. Il est toujours injuste de faire porter à la victime la responsabilité d'améliorer une situation qu'il ou elle n'a pas cherché ; mais si nous ne parlons pas des attitudes possibles alors nous ne donnons pas aux victimes potentielles les outils de l'émancipation réelle. C'est ça, aussi l'empowerment !

Les pistes de compréhension de phénomènes plus larges

Comme toute maxi intello, je pressens que quelqu'un a théorisé ce que je cherche avant moi, mais sans doute d'une manière détournée et pour d'autres usages. Toutes les théories de médiation et de communication non-violentes pourraient bien servir, mais j'ai besoin d'éléments plus concrets et immédiats pour m'inspirer.

Jai aussi eu besoin de comprendre ce sentiment de solitude de l'agressé; pourquoi nous avons cette quasi certitude que personne ne viendrait en aide. Pourquoi j'étais moi même resté tétanisée. Pourquoi je n'avais pas su expliquer calmement qu'il ne se passerait rien au McDonalds ?

Je suis tombée sur ce documentaire bien utile, produit par France 5, plus spécifiquement anglé sur la non assistance à personne en danger en cas de viol, mais traitant du sujet de manière bien plus large. Les conclusions neurologiques et sociologiques sont précieuses : elles expliquent à la fois la tétanie des victimes et des passants, mais aussi les réactions collectives. D'abord, on comprend que le cerveaux d'une personne en situation de stress extrême cesse de fonctionner normalement. A tel point qu'il devient incapable de donner l'alerte. Une victime qui ne crie pas est neurologiquement aussi normale - et autant une victime réelle - que celle qui se débat comme dans les films. Donc la pétrification n'est pas un aveu de complicité.

Quant à la question du collectif, d'après le documentaire il y a de quoi avoir de l'espoir. Malgré l'inertie de groupe qui décourage les interventions de passants, il suffit qu'un.e passant.e se manifeste en faveur d'une potentielle victime pour que tous les passants s'unisse avec lui / elle contre l'agresseur. Nous pouvons donc espérer des espaces publics plus attentifs à la terreur des victimes potentielles et avérées.

On ne voit que les agresseurs, où sont les passants ?

Une étude de la fondation Thomson Reuters montre que 85% des femmes parisiennes pensent que personne ne leur viendra en aide si elles sont agressées dans le métro. Sans doute que le chiffre serait similaire si on demandait à tous les parisiens s'ils pensent qu'on leur viendrait en aide en cas de raquette ou violence raciste. Encore une fois, ce discours ne doit pas cliver les genres, puisqu'il nous empêcherait d'imaginer des espaces publics protecteurs pour tous - comme cette video le rappel, les hommes aussi peuvent en être victimes. Or ce sont bien les passants qui peuvent faire changer la situation pour une interactions agresseur.e / agressé.e dans un espace public.

Récemment, un témoignage très édifiant, a montré que les passants sont plus forts qu'ils le pensent. Intervenir n'est pas impossible. Et cet homme pourrait être n'importe lequel d'entre nous si nous avons la confiance qu'il y a des façons non violentes d'intervenir sans se mettre en danger. Ce genre de témoignage nous inspire sans doute à combattre notre terreur de commettre un faux pas social en s'immisçant dans la vie des autres, pour agir avec bienveillance dans les situations ambiguës. Quitte à se tromper parfois sur le danger, autant que personne ne souffre dans son intégrité physique.

Alors quel est le micro défi de la semaine ?

Pour finir, peut-être que le micro-défi de la semaine est d'être attentif : comment réagissons nous lorsque nous nous sentons pris au piège et sommes nous capables de repérer une situation agresseur / agressé.e ?

Non pas de devenir un chevalier forcené mais juste d'écouter, de garder un minimum de compassion même dans les espaces étriqués et après une longue journée de boulot, de trouver une posture de bienveillance dans les espaces publics. Par exemple juste sourire ou lâcher son strapontin à un.e inconnu aux bras chargés, pour commencer à créer un lieu public dans lequel on n'a pas peur de demander aux agresseurs pourquoi eux, du haut de leur sentiment d'impunité, se permettent de pourrir la vie des autres.

Il va sans dire qu'il est hors de question de se mettre en danger : lorsque cela dépasse les bornes, il faudra appeler la police !

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