Janine et les migrations européennes, des deux côtés de la mer

J’ai le souvenir d’avoir dû répondre aux questions d’amis américains sur la relation entre le Maghreb et la France. Et d’avoir par la même occasion fait tourner ma langue jusqu’à sept fois dans ma bouche avant de me lancer dans ce qui fut une longue

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Au sujet d'Aboul

Aboul fait 1m61 et a de grands yeux. L'une de ses principales questions est de savoir s'il est possible d'aligner son mode de vie avec ses idéaux. Parfois ça ne marche pas et on en rigole bien.

J’ai le souvenir d’avoir dû répondre aux questions d’amis américains sur la relation entre le Maghreb et la France. Et d’avoir par la même occasion fait tourner ma langue jusqu’à sept fois dans ma bouche avant de me lancer dans ce qui fut une longue explication semi historique des flux migratoires et politiques des deux rives. Tentant le récit nuancé et non partisan, je buttais souvent sur les exigences que je me fixais de donner une réponse à la fois synthétique et représentative des différentes voix en présence. Respectueuse des multiples points de vues, j’avais une vision désincarnée de cette page de notre histoire méditerranéenne. Il était temps d’aller à sa rencontre.

Janine est grande et pleine de vie. Elle penche la tête sur le côté lorsqu’elle écoute. Ses trois petits-enfants sont bien élevés et bavards. Elle mène une tribu polie, souriante, intellectuellement ouverte et accueillante. Je ne suis pas surprise d’entendre que cette professeure de lettres a pris le temps d’expliquer à sa descendance, l’histoire des siens, la culture littéraire de sa jeunesse, et tout ce que sa famille a vécu. Son mari et ses amis d’enfance ont été portés par ce désire de transmission, le même qui l’anime en classe lorsqu’elle partage avec passion les savoirs et concepts aux collégiens, le même qui m’amène à l’interroger aujourd’hui sur ses grands-parents.

En tant que pied-noir débarquée en métropole à l’âge de 18 ans, Janine est l’une de ces citoyennes françaises née et élevée en Algérie lorsque les deux pays ne faisaient qu’un. Plus qu’une colonie, l’Algérie était administrativement un territoire français, tout comme Nice ou Marseille. Je me rends compte en l’écoutant que les français de ce territoire étaient sans doute plus ethniquement mélangés qu’en métropole, même si ce mélange n’avait rien à voir avec les populations autochtones. Les ancêtres de Janine viennent d’Espagne, d’Italie, d’Alsace – et je me demande du même coup si cette image bien propre que nous avons du passé n’est pas une chimère face à tant de migrations !

Sa grand mère, Marie-Louise, était originaire d’Alsace, quoi que née à Sétif, en Algérie. Elle n’avait jamais mis les pieds en France, et l’identité alsacienne était si forte à l’époque que ses parents parlaient mal le français en arrivant en Algérie. Marie-Louise est allée à l’école, elle lisait et écrivait suffisamment, et plus tard épousa M. Glaizes, un homme du sud de la France qui avait migré en Algérie pour des raisons économique. Sa région était dévastée par le phylloxéra ; il cherchait un avenir meilleur en traversant la méditerranée. Tombé fou amoureux de Marie-Louise dès leur première rencontre à la fête du 14 juillet, il s’installa définitivement en Algérie.

Les Glaizes exerçaient le métier de concierge pour le théâtre – monsieur travaillait aussi avec les pompiers – et c’est comme cela que leur fille, la mère de Janine, a développé une passion pour le monde du théâtre qu’elle a ensuite transmise à sa propre fille. Je suis amusée d’apprendre que cette fascination pour les arts de la scène a pu perdurer jusqu’au vingt et unième siècle, et je revois briller les yeux de Janine, qui m’avait mise en scène lorsque j’étais encore à peine adolescente.

Marie-Louise, l'Alsacienne

Janine parle tendrement de Marie-Louise, avec qui elle a partagé un toit jusqu’à sa mort. Ces cinq années ont laissé une emprunte, car la mamie de Janine, gentille et attentionnée, indulgente quant à l’amour immodérée de la petite pour le chocolat, fut l’une des figures centrales de la petite enfance de Janine. Elle se souvient encore de sa tenue noire et de son chignon bouffant, si caractéristiques pour une mamie alsacienne de l’époque.

Avec du recule Marie-Louise apparaît aussi comme une figure symbolique : de ses six enfants, trois ont été enterrés en Algérie et les trois suivants en France. Ceux nés avant la première guerre mondiale sont restés sur la rive de leur naissance, les trois suivants ont vécu la traversée des pieds noirs suite à l’indépendance de l’Algérie. Pour une femme qui répétait sans cesse à ses enfants qu’il fallait en toute circonstances rester une famille unie, la méditerranée aura joué un rôle de division post-mortem.

Je suis curieuse de savoir comment l’identité culturelle de Janine s’est épanouie en Algérie, ce territoire administrativement français où se côtoyaient tant d’ethnies et de langues. Janine raconte comment son père proclamait « j’ai fait la guerre pour la France ; je ne connais pas la France et pourtant c’est mon pays. » Ressentaient-ils le besoin de « connaître » le reste de la France, le territoire historique d’où venaient une partie de leurs ancêtres ? Il semblerait que ces questions ne se posaient pas pour eux. De savoir qu’ils étaient citoyens français suffisait pour connaître leur place – d’ailleurs à l’époque le terme « colon » n’avait pas cette sonorité négative. Evidemment ils se rendaient en métropole, où ils plaisantaient de leur méconnaissance de la vie quotidienne de la France européenne.

L'Espagne en héritage

C’est plus tard que Janine s’est trouvée liée à l’Europe, et ce par le biais de sa famille paternelle. L’histoire de cette famille s’apparente à une mythologie fabuleuse : son arrière grand-père appartenait à une famille espagnole de 14 enfants, dans une partie très pauvre de l’Espagne, dont le seul savoir faire était la taille de pierres. Un jour, lui et cinq de ses frères et sœurs sont montés dans une barque minuscule pour rejoindre la rive sud de la méditerranée, malgré la peur du naufrage et des pirates. Quel clin d’œil de l’histoire, que de constater qu’il y a un siècle les El Dorado d’aujourd’hui peinaient à nourrir les leurs. Que le jeu des symétries axiales en Méditerranée est infinie.

Par quel trajet les Peral arrivent à Constantine, le conte ne dit pas. Ce qui est certain c’est que leur unique savoir-faire était indispensable à l’époque, qu’ils ont fait fortune, et que la maison des Peral est même devenu l’un des monuments de la ville. C’est là qu’est né le grand-père de Janine et qu’il a rencontré Suzanne, la grand-mère italienne de Janine.

Suzanne est la grand-mère présente, aimante à sa façon, et pourtant lointaine. Celle dont Janine, elle même grand-mère, regrette le manque de chaleur, l’absence d’étreintes. Elle était matériellement généreuse, aidant la famille financièrement et participant aux trousseaux, achetant des bijoux, accueillant même Janine chez elle pour ses études, tout cela sans les gestes de tendresse physiques que tant de grand-mères prodiguent. Et pourtant Janine était sa petite-fille préférée !

Des années plus tard, la branche française de la famille de Janine a renoué avec les Peral espagnols. Le père de Janine a ressenti très tard le besoin de renouer avec leurs ancêtres, alors qu’il était déjà en France. Ce fut presque miraculeux de les retrouver après l’aventure algérienne qui les avait séparés, et encore plus surprenant de constater que les valeurs fondamentales des deux branches étaient si similaires. La vie de la grande famille a repris, sur le continent Européen, où une nouvelle page s’écrit. Les petits enfants de Janine vivent à Lyon, à Toulouse, ont connu la Chine et l’ailleurs.

Et ils portent les valeurs qui leur permettent de se réunir autour d’un bon repas et d’une bonne discussion, curieux et souriants, aimables et polis. Une belle tribu dans laquelle Janine, Susanne et Marie-Louise donnent le ton enjoué et décidé.

Merci à eux pour leur accueil.

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