Lectures étrangères - 1Q84

Rendre compte de plus de 1,500 pages en quelques 800 mots, voilà un défi. Voici un retour lacunaire sur l'hyperfertilité de l'univers de Huruki Murakami, figure littéraire contemporaine. Pour ne pas dévoiler les mystères du quasi thriller, ce billet se focalise sur des thèmes marquants, quitte à rester sibyllin.

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Au sujet d'Aboul

Aboul fait 1m61 et a de grands yeux. L'une de ses principales questions est de savoir s'il est possible d'aligner son mode de vie avec ses idéaux. Parfois ça ne marche pas et on en rigole bien.

Rendre compte de plus de 1,500 pages en quelques 800 mots, voilà un défi. Voici un retour lacunaire sur l'hyperfertilité de l'univers de Huruki Murakami, figure littéraire contemporaine. Pour ne pas dévoiler les mystères du quasi thriller, ce billet se focalise sur des thèmes marquants, quitte à rester sibyllin.

Une histoire de passages

Imperceptiblement, le quotidien des personnages principaux devient une réalité alternative. Chacun crée par lui même son univers parallèle, comme un romancier remaniant les signaux multiples qu'il perçoit. Sans doute que la réalité le dépasse.

Pour les personnages principaux de 1Q84, qui basculent accidentellement dans des mondes nouveaux, c'est peut être la peur de devenir des acteurs de leurs vies qui explique cette transformation interne et externe. Et c'est aussi une question de perception de la réalité, forcément incomplète et mouvante, d'autant plus décalée que l'on perçoit chez eux une forme de résistance au monde tel qu'il leur a été enseigne dans leur petite enfance. L'endoctrinement et les particularités de leur éducation expliquant qu'ils demeurent à jamais détachés de leurs contemporains.

Ainsi s'engouffrent-ils par accident ou exprès dans de sortes de passages.

Les voies des sectes

Murakami connait bien les sectes, et ce n'est pas la première fois qu'il publie à leur sujet.

Cette question du passage est indiscutablement utile aux sectes décrites. Entrer ou sortir du chemin de la communauté ou fermer les passages entre ceux qui croient et les autres sont autant de manifestations de l'importance du concept de passage. Pour l'auteur, qui s'est plongé dans l'analyse des victimes lambda de l'attentat par la secte Aum Shinrikyo, puis a interviewé plusieurs membres de la secte, le thème est d'une importance capitale. D'ailleurs, ses analyses sur la société japonaise et ses sectes ont été systémiques.

Les protagonistes de 1Q84 explorent les nombreuses questions soulevées par les sectes. Comment croire malgré le besoin de s'extraire de l'endoctrinement ? Devient-on accidentellement guru ? Est-ce que l'inexplicable peut s'allier à l'inimaginable ? Peut on détester et admirer simultanément un être ? Quels paradoxes doit-on dépasser ou ignorer ? Peut-on vivre intensément les tensions d'une secte marginaliser et pactiser avec la réalité ?

Choisir et maintenir un cap malgré ses doutes et ses certitudes, voici la tâche de chacun. Et le choix de prendre - ou non - la voie des sectes, est fondamental.

Pourquoi les femmes meurent, pourquoi les femmes tuent

Murakami écrit la sexualité. Il écrit celle qui, comprimée, s'exprime par épisodes, celle qui s'associe pour le meilleur ou pour le pire à l'amour. Quand est-ce qu'un corps devient femme ? Les actes sexuels des femmes de 1Q84 sonnent tantôt comme des aveux de faiblesse, et tantôt comme le moyen de déposséder les hommes.

Et les femmes tuent aussi, avec un soin méticuleux et un goût prononcé de la revanche. Certains se sentiront pris d'emblée par cette incroyable persistance de la vengeance, cette invraisemblable capacité à répondre au mal par le mal, qui sonne comme une justice légitime. Toujours est-il que les mises à morts réfléchis sont fascinantes de logique et de froideur.

Trois ambiances, une histoire d'amour

Tant de mots pour arriver à l'évidence : tenir une main peut s'avérer l'acte le plus important d'une vie. Murakami nous emporte par tous les détours - c'était d'ailleurs le but officiel de cette trilogie -, en nous faisons croire qu'il s'agissait d'une enquête quasi policière. C'est fort parce que même les dur-à-cuire ne lui en voudront pas de cette route serpentante vers l'histoire d'amour. Jusqu'à la fin, les lecteurs hagards se demandent que dira la dernière page, le dernier mot.

De nombreuses portes restent ouvertes. Inutile de les fermer ou de répondre aux questions restant en suspens. Rien n'est réglé au moment où le livre se ferme, tout reste en action, tout reste possible. On a failli tomber dans une histoire d'élus et de messies, jusqu'au revirement final. Et qu'importe toutes ces considérations proprement fantastiques puisque nous ne sommes pas dans de l'héroïque fantaisie mais dans un roman qui oscille entre réalisme cru et douce invraisemblances mélancoliques, composées d'apparitions et de magie.

Il faudra se résigner, comme les personnages, à ce que la magie reste incomprise. Elle n'est pas là pour servir le lecteur mais ses propres fins, tout à fait indépendantes du récit. Comme Tengo et Aomame, la magie ne nous fait plus sourciller.

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