Lectures étrangères - Les sirènes de Bagdad

Yasmina Khadra, cet homme inhabituel qui a choisi d'écrire sous un nom de femme, troquant son nom d'origine - Mohammed Moulessehoul - pour un pseudonyme qui signifie jasmin vert, sait fait émerger avec finesse l'archétype moderne du mal absolu : le terroriste. Monstrueux, inhumains, exilés et exclus, voire bientôt déchus, les

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Au sujet d'Aboul

Aboul fait 1m61 et a de grands yeux. L'une de ses principales questions est de savoir s'il est possible d'aligner son mode de vie avec ses idéaux. Parfois ça ne marche pas et on en rigole bien.

Yasmina Khadra, cet homme inhabituel qui a choisi d'écrire sous un nom de femme, troquant son nom d'origine - Mohammed Moulessehoul - pour un pseudonyme qui signifie jasmin vert, sait fait émerger avec finesse l'archétype moderne du mal absolu : le terroriste.

Monstrueux, inhumains, exilés et exclus, voire bientôt déchus, les terroristes sont des spectres dont nous ne sommes pas prêts à colorier l'intériorité. Que la violence du geste les mette aux bans de la société et de l'imaginable, cela va sans dire. Que la société doivent tout de même faire le difficile travail de reconstruction des chemins qui mènent au pire, est un message plus rare d'entendre. Il est certes plus facile de se défausser de la responsabilité collective en ôtant un papier aux monstres, que d'assumer leur appartenance à un système globale, qui nous inclut.

Khadra relève le défi littéraire et artistique depuis longtemps. Les sirènes de Bagdad, paru en 2006, est le dernier volet d'une trilogie qui passe par l'Afghanistan et le conflit Israélo-Palestinien, pour finir en Iraq dans un village bedouin auprès d'une jeunesse en mal d'avenir. On y suit et subit les tribulations d'un étudiant retourné à son village natale après la fermeture de son université. A travers son histoire, on aperçoit tout le délitement d'une nation vieille et fragilisée, toute l'incompréhension des civils livrés à eux mêmes pour survivre, toute la souffrance de générations élevées dans un monde de frustrations et d'humiliations.

Il n'est pas question de faire les comptes ou délivrer des droits au pardon, de nier la monstruosité et le nihilisme. Khadra ouvre un dialogue et des portes, là où certains préfèrent renforcer des tabous et diviser les cultures. L'un des personnages les plus marquants, un écrivain arabe qui apparait dans le dernier tiers des sirènes de Bagadad, apporte la raison d'être de la trilogie. En parlant à un intellectuel arabe qui se sent floué par sa carrière en Occident : "Tu n'étais pas un bougnoule de service. Tu étais un homme éclairé. Aujourd'hui, la conscience du monde c'est nous. [...] Nous sommes les seuls capables de changer les choses."

Si suivre l'itinéraire d'un terroriste dégoûte, c'est naturel. Heureusement, ce n'est pas l'unique intérêt de ce livre. Ce qui se joue dans une œuvre comme celle de Khadra est plus vaste, plus importante pour vous et moi. Dans cette même dispute, on lit "les musulmans sont avec celui qui portera le plus loin possible leur voix. Ils se fichent qu'il soit un terroriste ou un artiste (...), quelqu'un qui soit capable de les représenter, de les dire dans leur complexité, de les défendre à sa manière." Et ce sont finalement ces paroles qui résonnent le plus fort. Plus fort que toutes celles de la filière terroriste que l'on aperçoit page après page, plus fort que les discours enragés, des "mascarades, (...) des comédiens médiocres" qui recrutent le personnage principal et l'embarquent dans l'engrenage fatal.

Khadra nous emmène loin sans apologie ni excuses. Sa plume laisse deviner une prise de hauteur terriblement et tragiquement nécessaire, toujours d'actualité.

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