Lectures étrangères - Seul dans Berlin

De Hans Fallada Ce livre aurait été écrit d'une traite, en mois d'un mois, dans une institution psychiatrique en 1946, par un auteur qui avait réussi à traverser la deuxième guerre mondiale à Berlin. Plus de 700 pages folio, denses, au style droit et rapide pour raconter l'histoire vraie de

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Au sujet d'Aboul

Aboul fait 1m61 et a de grands yeux. L'une de ses principales questions est de savoir s'il est possible d'aligner son mode de vie avec ses idéaux. Parfois ça ne marche pas et on en rigole bien.

De Hans Fallada

Ce livre aurait été écrit d'une traite, en mois d'un mois, dans une institution psychiatrique en 1946, par un auteur qui avait réussi à traverser la deuxième guerre mondiale à Berlin. Plus de 700 pages folio, denses, au style droit et rapide pour raconter l'histoire vraie de Otto et Elise Hampel, un couple d'ouvriers qui ont résisté, à leur mesure, contre le nazisme et la guerre. Sans pathos et avec une précision factuelle qui pourrait être journalistique, Fallada ouvre au lecteur la vie des berlinois pendant la seconde guerre mondiale.

L'auteur pris dans le piège berlinois

Pour faire ces descriptions précises du système et des institutions, on peut supposer que les diverses expériences de l'auteur ont nourri les propos. Fallada, qui avait commencé sa carrière avant la montée du nazisme, dont l'un des livres avaient été adapté au cinéma en 1934 par Hollywood (Et demain ? ou, en VO, Little Man, What Now?), avait connu les institutions psychiatriques, les intrigues politiques et les dangereuses mises en garde du parti. Il avait plusieurs fois hésité à s'exiler face aux pressions, aux demandes du pouvoir - Goebbels lui avait commandé un roman de propagande qu'il n'a jamais fini, mais qu'il a utilisé pour se protéger -, et puis parce que les artistes autour de lui étaient nombreux à avoir fui ou péri.

Dans Seul dans Berlin, Fallada croise les destins de plusieurs personnages. Chacun d'entre eux se pose la question de resister, ou pas, et surtout, comment. Pour la plupart des citoyens mis en avant, le choix est radicale : les uns résistent en prenant des risques, les autres se faufilent dans le système et décident d'en profiter. Et puis, quelque part au milieux, se trouvent les faibles, les crapules et les lâches, semant, chacun à sa façon, la déroute et le chaos sur leur passage. Des jeux de chat et de souris se mettent en place : un vieux juge épie les voisins affiliés au parti pour protéger une vieille juive traquée, les crapules d'en bas se retrouvent pris dans des luttes de pouvoir qu'ils ne comprendront jamais, une femme vieillissante prend une mauviette quinquagénaire sous son aile. Et au milieu de tout cela, invisibles et inintéressants, un couple écrit toutes les semaines des cartes postales contre Hitler et le régime.

Resister malgré l'insignifiance du geste

Deux cent cartes postales en deux ans, dont la plupart ont été directement remises à la Gestapo, par des passants terrifiés d'être associés à la carte qu'ils avaient par inadvertence ramassé au sol. Une goutte d'eau et un rappel que la resistance n'est pas qu'une affaire de grandes actions et mitraillettes. La resistance peut animer les personnes les plus démunies et les plus insoupçonnées. Il est possible que ces cartes n'aient été vues que par les officiers de la Gestapo en charge du dossier. Et pourtant, elles classent ce petit couple ordinaire dans la catégorie des résistants.

Comment vivre à Berlin sans resister ? Comment vivre chez nous, avec nos idéaux, dans un monde qui brutalise forcément certaines franges de la population ? Fallada fera partie des auteurs critiqués pour leur entêtement à rester en Allemagne pendant la deuxième guerre mondiale, d'autant plus qu'il avait eu l'occasion d'émigrer. En choisissant de raconter l'histoire des plus insignifiants des resistants, ceux qui n'ont vraisemblablement eu aucun impact sur le cours de la guerre - bien que l'affaire ait provoqué la mort du couple, d'un mauvais indic, d'un officier et d'un couple d'amis -, Fallada rappelle la responsabilité personnelle et individuelle qui nous incombe, dans un système injuste et inhumain. Chacun meurt seul, comme dit le titre allemand, Jeder stirbt für sich allein, et seul avec ses comptes.

Un style léger et divertissant

Hormis ce sujet sérieux, la gravité de la responsabilité personnelle, et le besoin de raconter une autre Allemagne, on retient ce livre pour son style, drôle et accrocheur. Fallada vous amènera chez les pires personnages avec ce rictus arrogant en coin, qui dit qu'il sait qu'ils ont peur de la solitude de leur propre mort. Il fait vivre avec humour des situations pathétiques et nous ramène, avec des personnages bien trouvés, à la relativité de la misère des uns par rapport à l'apparence de fortune des autres. Les personnages qui semblent finir le mieux dans cette histoire sont ceux qui parviennent à s'extraire de Berlin et de la ville - étonnant constat lorsqu'on connait son refus de quitter sa patrie -, comme si Fallada adhérait à la croyance que l'homme urbain ne savait être bon, et pouvait, au mieux, aspirer à la dignité. Mais jamais au bonheur.

Pour aller plus loin :

  • Seul dans Berlin sort bientôt dans une adaptation cinématographique, de Vincent Perez
  • Pour un éclairage plus fouillé de l'exportation et la perception de Fallada à l'étranger, cet article dans le Guardian

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