Lectures Etrangères - Syngué sabour (Pierre de patience)

Hier j'ai eu la chance d'assister à une visite guidée de l'exposition A Dream of Humanity qui se tient actuellement sur les quais de Seine, face au Musée d'Orsay. La luminosité orange du soir se reflétait dans la Seine, et Reza, perché sur des piédestaux de fortune, racontait avec simplicité

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Au sujet d'Aboul

Aboul fait 1m61 et a de grands yeux. L'une de ses principales questions est de savoir s'il est possible d'aligner son mode de vie avec ses idéaux. Parfois ça ne marche pas et on en rigole bien.

Hier j'ai eu la chance d'assister à une visite guidée de l'exposition A Dream of Humanity qui se tient actuellement sur les quais de Seine, face au Musée d'Orsay. La luminosité orange du soir se reflétait dans la Seine, et Reza, perché sur des piédestaux de fortune, racontait avec simplicité les anecdotes liées à ces photos. Certaines sont les siennes, dont de grands classiques de sa carrière, d'autres ont été prises récemment par des enfants réfugiés vivant dans un camp. Et au travers de ces récits émergeait une autre histoire de l'Afghanistan et du monde.

Une partie importante de l'histoire de Reza se situe en Afghanistan, d'où il a ramené un témoignage sincère et humain des civils comme de certains combattants. C'est une des choses marquantes dans son oeuvre : si la misère peut paraître extrême, les objets vivants et humains de ses photos existent par delà le malheur qui leur est survenu.

Par association d'idées - le thème afghan étant d'actualité - j'ai voulu me replonger dans Syngué sabour. J'avais d'abord vu le film, sorti en 2012, dont la qualité esthétique m'avait subjuguée, avant de découvrir le livre. J'ai voulu en parler car il y a dans cette histoire quelque chose d'universel et de marquant, malgré toutes les spécificités dues au contexte afghan.

L'histoire se présente sous la forme d'un monologue. Une femme, seule ou presque, s'occupe de son mari gravement blessé et des ses deux filles en bas âge. Abandonnée par sa famille et contrainte par de nombreuses règles sociales, elle se retrouve en tête à tête avec un homme paralysé, au souffle lent et régulier. Une balle logée dans son cou a plongé l'homme de la maison dans une sorte de coma, les yeux ouverts fixés sur le plafond.

Et la femme, qui n'a jamais eu un droit d'expression dans son couple, forcée d'assumer tous les rôles de la maison pour nourrir ses enfants et soigner ce mari, prend enfin la parole. Après une vie de soumission, c'est elle qui occupe toute l'intrigue, et tout l'espace de ce livre - et donc du film.

Le déroulement de l'histoire lui appartient totalement. Elle trouve le meilleur moyen de protéger les siens face aux miliciens, elle prend les décisions relatives à la protection et l'éducation des enfants, et dévoile à son rythme l'histoire de sa vie. En quelques pages on devine que les époux n'ont pas la même version de leur vie commune.

Certes, cette histoire raconte la difficulté d'être une femme. Elle parle d'une violence sociétale qui nous paraît évidente dans le cas de l'Afghanistan, et qui nous nous a déjà été expliquée - voire disséquée - dans les médias depuis maintenant plusieurs années. Or cette violence n'appartient ni à l'Afghanistan seule, ni à une culture ou une région du monde. Elle est belle et bien inscrite dans nos livres d'histoires et fait encore la une de nos journaux aujourd'hui.

Cette histoire raconte surtout le lien entre la violence des genres et la violence d'une société dans son ensemble. Elle rappelle comment ce qui peut sembler être un problème de femmes - leurs droits, leur potentiel, leur liberté - affecte en réalité le destin des femmes et aussi des hommes. "Oh ma syngué sabour", dit elle à son mari, "quand c'est dur d'être femme, ça devient dur aussi d'être homme."

Aucun des personnages masculins de cette histoire sortent grands. Ils détiennent les armes à feux, le pouvoir de faire les lois terrestres et religieuses, et leurs actions marquent durablement le monde extérieur. Mais en réalité ils perdent toute consistance et toute honneur face à la seule femme de l'histoire. D'une part parce que la maltraitance qu'ils imposent dans leurs familles en font des personnages repoussants, et d'autre part parce qu'elles ont bien souvent le dernier mot. En cachète, bien entendu, mais tout de même.

Quelque part ce livre nous met en garde, même nous en France, sur le place que nous accordons encore trop à la sexualité et aux corps de femmes, et nous interroge sur notre capacité à donner à tous les corps un droit à l'existence. Le chemin vers le bonheur des hommes passe sans aucun doute par celui des femmes - et vice versa.

En attendant, Syngué sabour promet de tenir tous ses spectateurs ou lecteurs en haleine jusqu'à la dernière minute, quelque soit leur format de prédilection.

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