Lectures étrangères - Vienne la nuit

Naguib Mahfouz, calm et précis, lent et mesuré, fera vivre et choir sous vos yeux des familles entières. Surnommé le Zola du Nil, il donne corps et matière au Caire et aux cairotes, dans le meilleur et dans le pire, avec une atypique bienveillance. Vienne la nuit est une histoire

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Au sujet d'Aboul

Aboul fait 1m61 et a de grands yeux. L'une de ses principales questions est de savoir s'il est possible d'aligner son mode de vie avec ses idéaux. Parfois ça ne marche pas et on en rigole bien.

Naguib Mahfouz, calm et précis, lent et mesuré, fera vivre et choir sous vos yeux des familles entières. Surnommé le Zola du Nil, il donne corps et matière au Caire et aux cairotes, dans le meilleur et dans le pire, avec une atypique bienveillance.

Vienne la nuit est une histoire relativement simple. Comme dans sa célèbre trilogie, L'impasse des deux palais, Naguib Mahfouz suit le quotidien d'une famille du Caire à une époque précise, ici les années 1930. L'Egypte et le monde vivent des heures troubles : jeune monarchie peinant encore à se soustraire de l'influence britannique, menacée par les armées Italiennes présentes en Ethiopie, en proie à des bouleversements politiques du fait de la naissance de partis nouveaux, l'Egypte est également prise dans un contexte international de lente marche vers la seconde guerre mondiale. Pendant ce temps, la famille Kamel, plutôt banale, bascule dans la précarité à la mort du père.

Mahfouz ne s'intéresse pas directement à la politique, ni au bien ni au mal. Dépeignant simplement le quotidien de cette famille, ses aspirations, ses difficultés, et les pensées intimes de chacun de ses membres, il fait vivre une époque avec ses contradictions. On comprend au travers des pages quelles sont les conditions de l'ascension ou du déclassement social, comment la mentalité populaire influe sur le comportement de chacun, et le tiraillement des membres de la famille pris entre le destin collectif et la recherche du bonheur individuel.

Chaque portrait est réussi à sa façon. Une mère - dont on ne connaitra pas le prénom - trouve toutes les astuces pour faire vivre matériellement la famille, en sacrifiant l'équité entre les frangins au prix du meilleur rendement collectif. Une soeur négligée, trop laide et trop pauvre pour décrocher un mariage à la hauteur des attentes familiales, est prise entre un désire de vivre et l'obligation de se conformer aux sévères lois sentimentales. Chacun des frères - le voyou, le soumis, l'orgueilleux - se suivent sans parvenir à sauver l'honneur de la famille.

Le récit est d'autant plus poignant que Mahfouz ne permet qu'à très peu de personnages extérieurs de prendre le devant de la scène. Seuls les fiancés se voient accorder quelques paragraphes et une voix au cours des 500 pages, renforçant ainsi le renfermement d'une famille incapable de briser le cercle mortifère dans laquelle elle tombe.

Les personnages sont beaux, attachants et aimés de Mahfouz. Comment ne pas aimer ces humains qui aspirent collectivement au bonheur et se précipitent pourtant dans le gouffre ? Est-ce de leur fait ? Mahfouz ne juge pas les personnes en soi ; il montre comment l'étroitesse des obligations sociales les met face à des dilemmes dangereux, il dévoile les jeux de pouvoir quotidiens et leur effets sur chaque membre de la société. Et c'est en cela qu'il n'a pas besoin d'attaquer frontalement des sujets politiques ou religieux.

Son récit nous touchent encore aujourd'hui, que nous soyons proches de cultures et de pays similaires ou que nous regardions notre propre société. Nous avons tous vu des enfants se faire oublier d'un système scolaire imparfait, des femmes subir la honte de l'inégalité, la violence naitre de la frustration, l'hubris des mal lotis ridiculisée par des puissants. Cette famille nous touche encore, parce qu'au delà de la chronique d'une famille cairote des années 1930, on lit des destins relativement communs et extraordinairement solitaires. Ce qui frappe le lecteur ce n'est plus la multiplication des drames, mais l'isolement de chaque membre de la famille, réduit à souffrir au nom d'un collectif étouffant des martyrs indicibles en attendant de jours meilleurs.

Cette histoire est tragique et belle à la fois, historiquement marquée et pourtant contemporaine, égyptienne et universelle. Elle ne s'oublie pas.

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