Lire les langues étangères

Dans la liste des fantasmes intellectuels, comprendre plusieurs langues européennes figure en bonne position. Quelque part niché entre le complexe de toute puissance et le snobisme de la culture en VO, une pulsion me poussait à rechercher l'expérience authentique de l'œuvre inaltérée. Non satisfaite de choisir mes films en fonction

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Au sujet d'Aboul

Aboul fait 1m61 et a de grands yeux. L'une de ses principales questions est de savoir s'il est possible d'aligner son mode de vie avec ses idéaux. Parfois ça ne marche pas et on en rigole bien.

Dans la liste des fantasmes intellectuels, comprendre plusieurs langues européennes figure en bonne position. Quelque part niché entre le complexe de toute puissance et le snobisme de la culture en VO, une pulsion me poussait à rechercher l'expérience authentique de l'œuvre inaltérée. Non satisfaite de choisir mes films en fonction de la présence, ou non, de soutitres, une force invisible m'attirait vers les livres non traduits.

Jusqu'au jour où, craquant, prise dans un élan d'optimisme irrépressible, je tandis la main et saisis une édition bilingue des Souffrances du jeune Werther de Goethe. Le passage à la caisse se fit en un éclaire et munie de cette unique pièce à lire, je rejoignis mon train pour un trajet de trois heures vers les confins de la France.

Les plus malins s'esclaffent déjà. Non seulement j'ai décidé de commencer par un ouvrage classique, et donc probablement linguistiquement élaboré, mais en plus il est écrit dans un allemand qui date de la fin du 18ème siècle. Il y a donc de bonnes chances pour que le style soit bien différent de celui sui me fut enseigné pour préparer le Bac et autres rigolades.

Qu'importe, puisqu'il y a une préface et que chaque page est traduite ! Je fais semblant de ne pas remarquer que les phrases font six kilomètres de long et que je dois relire chaque paragraphe à plusieurs reprises. Lire en VO, c'est un peu souffrir, non ? Il n'y a pas que Werther qui en prend pour son grade dans cette histoire. Sauf que moi, je l'ai bien cherché.

J'ai persisté. En toute franchise, j'ai du mal à ouvrir les yeux tôt le matin pour démarrer mes journées de lève-tôt par cette gymnastique intellectuelle, et si je m'y attèle le soir, je m'endors en plein milieu d'une crise d'amour wertherienne. J'avance bien lentement, sauf détermination particulière de ma part. Ou voyage en train sans autre amis littéraire.

C'est qu'il y a du bon.

Ces lectures rallument des parties de mon cerveau dont je ne me servais plus depuis longtemps. Certes, j'ai mis quelques pages à me rappeler du système grammatical allemand. Mais cet effort a réveillé des zones affectées aux "langues étrangères" et subitement j'ai l'impression que mes capacités linguistiques dans leur ensemble se sont améliorées. C'est cliché, mais bon si mon stagiaire argentin trouve que mon accent espagnol s'est subitement amélioré en 10 jours, ce n'est pas de ma faute. Au passage, si vous ne voyez pas le lien entre l'allemand et l'espagnol, disons juste que mon cerveau semble stocker plusieurs langues dans les même cases.

Je comprends mieux l'histoire. A force de lire chaque paragraphe en VO et en français je prends le temps de la lecture au lieu de caracoler vers la fin. Et comme je remarque quand même que les phrases ne sont pas traduites de manière littérales, les écarts de la traduction me donnent une autre vision de ce que dit l'auteur. Par exemple : lire une expression en allemand, la comprendre littéralement, puis lire sa traduction, et comprendre autrement. Naviguant dans deux dimensions linguistiques, je me surprends même à sourire des différentes façons de dire la même chose.

Un contact de travail allemand m'a taquiné en suggérant qu'il commence à lire Madame Bovary en édition bilingue. Alors avant que tout le monde s'embarque dans une année de lectures difficiles et inadaptées, voici les quelques enseignements que j'appliquerai moi même la prochaine fois :

  • Il existe une version facile de ce micro-défi : lire des articles de presse en langue étrangère ! C'est beaucoup moins engageant et tout de même plus actuel. Comme décrit dans le précédent billet, il y a aussi des sites d'info prévus pour les débutants.

  • Choisir ses lectures plus attentivement. Mon ami Werther est particulier et j'aurai eu plus de facilités à entrer dans son univers si je l'avais choisi en connaissance de cause. La prochaine fois ce sera un choix littéraire moins précipité.

  • D'expérience, on lit deux fois moins vite en langue étrangère. Alors 200 pages en allemand accompagnées des 200 pages de traduction, ça fait vraiment beaucoup. Privilégier des nouvelles ou des formats courts n'est pas absurde. Même si on vient d'avaler d'une traite les trois 1Q84 de Murakami, Werther peut représenter un obstacle non négligeable du haut des 376 pages de l'édition bilingue.

  • Les vrais passionnés de l'apprentissage de la langue en auraient profité pour revoir leurs fiches de grammaire ou noter le nouveau vocabulaire. C'est certainement beaucoup plus malin que de lire à l'aveugle. Question aussi d'envies et de tempérament, néanmoins si vous avez souhaitez maximiser l'expérience, c'est le conseil numéro un. Mais alors on sort du domaine du micro-défi.

Bonnes lectures !

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