Littérature étrangère - L'aventure ambiguë

De Cheikh Hamidou Kane La lecture de ce livre était annoncée après Amkoullel, l'enfant peule d'Hampâté Bâ, premier livre authentiquement sub-saharien que je lisais depuis longtemps. L'aventure ambiguë vous prend dans une toute autre ambiance. Si Kane souhaite ici révéler les pensées profondes de ses contemporains face au système éducatif

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Au sujet d'Aboul

Aboul fait 1m61 et a de grands yeux. L'une de ses principales questions est de savoir s'il est possible d'aligner son mode de vie avec ses idéaux. Parfois ça ne marche pas et on en rigole bien.

De Cheikh Hamidou Kane

La lecture de ce livre était annoncée après Amkoullel, l'enfant peule d'Hampâté Bâ, premier livre authentiquement sub-saharien que je lisais depuis longtemps. L'aventure ambiguë vous prend dans une toute autre ambiance. Si Kane souhaite ici révéler les pensées profondes de ses contemporains face au système éducatif et sociétal des blancs, il ne prend pas son lecteur par la main comme s'amusait à le faire Hampâté Bâ : il le plonge au coeur du dilemme philosophique de sa communauté, et de tous ceux qui se confronteront un jour à la question de l'éducation.

Une éducation traditionnelle dure et idéalisée

Le livre est divisé en deux parties, car l'enfant Samba Diallo commence par un enseignement coranique traditionnel avant d'être transféré dans le système éducatif des blancs. Il commence sa vie avec un vieux maitre qui lui enseigne l'exaltation religieuse et la puissance de la parole divine. Dans ces écoles, où l'on apprend d'abord à réciter par coeur le Coran - sans comprendre l'arabe -, la notion de la toute puissance du souffle omniprésent de dieu est différente de tout ce que l'on peut imaginer. Se figurer des enfants qui apprennent à réciter, en grande partie à l'oreille, jour après jour, dans une langue qui n'est pas la leur, est à tout points de vue contre-intuitif pour nous.

Et ce, d'autant plus que les enfants sont soumis à des conditions de vie si rigoureuses qu'elles seraient aujourd'hui considérées comme de la maltraitance. Chaque jour les jeunes garçons mendient leurs repas à la force de leurs imprécations, faisant un porte à porte volubile auprès des habitants de la ville. Ils portent des guenilles, et subissent des châtiments corporels qui dépassent tout de même ce que nos grands-parents racontent des coups de règles infligés à la même époque en France. Et pourtant, il n'y a pas de plus grande fierté que de rentrer chez ses parents à la fin du cycle d'études et leur réciter, une nuit durant, l'entièreté du livre appris si méticuleusement.

La communauté au croisement des chemins

Or la communauté - et en particuliers les nobles et la famille de Samba - se demandent si cet enseignement leur permettra de survivre dans un monde tout à fait reconfiguré. Face au bouleversement que fut l'arrivée des blancs, qui les ont battu sur le plan des armes mais pas seulement - ils conçoivent une certaine admiration de la médecine, par exemple -, la question de l'éducation devient centrale au devenir de la communauté. Faut-il garder leurs enfances "intacts" dans la tradition, ou bien les "perdre" en les mettant à l'école des blancs ? Souvent dans ces débats on comprend qu'un dilemme puissant paralyse la communauté : elle a peur d'oublier dieu à force de développer sa connaissance technique, tout en pressentant qu'il faut rendre la vie matérielle meilleure, pour survivre physiquement et morallement.

"- Si je dis ne ne dis pas aux Diallobé d'aller à l'école, (...) leurs demeures tomberont en ruine, leurs enfants mourront ou seront réduits en esclavage. La misère s'installera (...) et leurs coeurs seront plein de ressentiment.

-La misère est, ici-bas, le principal ennemi de Dieu."

Ainsi le choix de la communauté finit par se porter sur l'école des blancs. Les enfants devront "mourrir" aux yeux de leurs parents, qui les abandonnent en quelques sorte, sans savoir ce qu'ils deviendront. Peu importe qui ait raison, entre les deux approches culturelles, il faut comprendre comment les blancs on fait pour gagner. On avisera ensuite. Et le jeune Samba entame une grande carrière académique, qui l'amènera en temps voulu en France.

Une description de la société occidentale émerge

La confrontation des deux mondes ne peut se faire sans l'absorptions des valeurs et modes de fonctionnement des colons. La productivité comme valeur en soi et le lien rompu avec la nature et dieu s'accentuent avec le temps. Comment donner un sens au travail et à la vie, sans la croyance en dieu, à une époque où les mutations de l'économie occidentale modifient en profondeur la notion de travail et le rapport des hommes à leurs tâches quotidiennes ? Comment vivre dans un monde en accélération, qui ne permet plus aux hommes de se donner la disponibilité d'esprit pour l'appréhender ? Aujourd'hui, ces paroles restent d'actualité, car l'analyse de l'esprit occidental n'a pas perdu en éclat depuis la parution du livre en 1961.

Que va devenir le jeune Samba, à mesure qu'il se prend de plus en plus dans le jeu de l'académie occidentale ? Comment va-t-il parvenir à concilier ses différents héritages ? Qu'adviendra-t-il de son ancien maître, si les élèves quittent l'école coranique pour les banc de l'école des blancs ? Peut-on survivre en Europe sans la préparation académique et mentale à l'école des blancs ? Toutes ces questions, et d'autres, sont savamment traitées autour de personnages typiques de contes (le maître, le fou, le chevalier, le père etc.) et permettent de se glisser quelques heures dans les considérations d'un homme qui vit les dilemmes du métissage culturel. On y lit aussi les peurs humaines universelles, individuelles et collectives, face à l'ineluctable mort du corps et des sociétés.

Certes les questions se posent avec une grande acuité à sa communauté, qui se retrouve dans une situation de fragilité extrême. La force de Kane réside dans le fait qu'il parvienne à nous extraire de la singularité de son destin - alors que le "neutre" culturel reste bien souvent l'homme blanc - et produire une oeuvre qui le transcende. Et ce, d'autant plus que l'éducation demeure l'un des grands sujets de la société contemporaine, toujours en mutation.

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