Littérature étrangère - Toute une histoire

De Hanan El-Cheikh, (prix du roman arabe 2011) J'abordais ce livre, oublié dans la bibliothèque d'une grande maison, avec une certaine méfiance : celle de ma retrouver face à une histoire complaisante et déjà connue sur la dure vie des femmes pauvres orientales de la génération de nos grand-mères. L'histoire de

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Au sujet d'Aboul

Aboul fait 1m61 et a de grands yeux. L'une de ses principales questions est de savoir s'il est possible d'aligner son mode de vie avec ses idéaux. Parfois ça ne marche pas et on en rigole bien.

De Hanan El-Cheikh, (prix du roman arabe 2011)

J'abordais ce livre, oublié dans la bibliothèque d'une grande maison, avec une certaine méfiance : celle de ma retrouver face à une histoire complaisante et déjà connue sur la dure vie des femmes pauvres orientales de la génération de nos grand-mères. L'histoire de Kamleh se fige effectivement à 11 ans, lorsqu'elle est promise à l'un de ses oncles, dans le Beyrouth des années 40. On s'attend aux tristes déambulations d'une femme asservie et humiliée, privée de ses libertés les plus fondamentales, à commencer par le droit à l'amour et à l'autodétermination.

Une femme qui se crée un destin au delà de l'insupportable

Kamleh n'a rien de tout cela. D'abord parce qu'elle a cette force de caractère qui ferait trembler les personnes les plus autonomes de mon entourage. Féroce, réelle, acharnée, elle aimera un homme pour qui elle abandonnera le droit d'élever ses filles ainées. Elle enfantera, elle pleura, elle sera une source inépuisable de rires et de contradictions. Kamleh n'est pas une victime, au sens ou ce n'est pas qu'une victime, c'est une femme rusée dans une monde où il lui est difficile de gagner en jouant par les règles. Le statut de victime ne sied pas : elle est trop vivante et battante, comme tant de personnes qui de loin nous paraissent être insignifiants car soumis. Certes les règles sont péremptoires, abusives et violentes. Les personnes qui les subissent et maintiennent n'en sont pas moins complexes et attachantes. La maladresse c'est d'oublier que derrière l'autre système de valeurs - qu'on y adhère ou non - s'ouvrent de véritables destins, non moins importants que ceux des personnes libres idéalisées, en occident ou ailleurs.

Ce livre nous met aussi face à un monde plus semblable au nôtre que ce que nous pourrions croire. En 70 ans le monde a bien changé, et les acquis d'un lecteur français pourront paraître étrangers aux années 40 beyrouthines. Et pourtant, il est régulièrement question de divorce, de sexe, de couples platoniques, de stars, de bracelets en or, de chaussures, de shopping. La société est bien plus fluide et ouverte que ce que laisse présager l'histoire d'une enfant jetée dans le lit de son oncle quelques mois après ses premières règles. Les lois "ancestrales" ne sont pas aussi figées que peuvent laisser entendre les extrémistes d'antan ou d'aujourd'hui. Et sur son passage, Kamleh est souvent confrontée à des contemporains, religieux ou non, qui sont atterrés par la vie que lui impose sa famille.

Une femme ouverte et fragile malgré un caractère bien trempé

Kamleh est peut-être extraordinaire. Comme tant de femmes elle n'a pas pu apprendre à lire et écrire. Elle signe ses contrats d'une fleur et d'un oiseau. Elle tend ses liasses de billets aux commerçants en leur faisant confiance pour n'extraire que ce qu'elle doit. Elle imite l'arabe littéraire et ne comprend pas tout des films en arabe égyptien. Les films sont pourtant la porte qui lui permettront de "lire" et de comprendre ce qu'elle ressent, espère et peut attendre de la vie. On s'interroge volontiers sur le rôle du cinéma, en orient comme en occident, qui ouvre les yeux des spectateurs sur de nouveaux mondes. Il y a beaucoup de naïveté à l'écran et dans le rapport au cinéma. Et au delà de la naïveté, il y a cette complicité avec les acteurs, qui vivent les même drames sublimés - en chantant. Kamleh l'accepte parce qu'elle s'en sert pour transcender le réel, et croire que le bonheur est possible.

Une lignée de femmes réconciliées après les blessures

Enfin, c'est aussi l'histoire de mères et de filles : de Kamleh avec sa mère et ses filles de deux lits, et celle de sa cadette, Hanan, écrivain reconnue qui retranscrit sa vie. Comment Kamleh peut-elle aimer une mère qui cède face à son clan, pour la vendre ? Comment accepter d'être aimée par des filles qu'elle a abandonné ? Comment Hanan va-t-elle aimer la mère, qui pour vivre, à dû s'émanciper en laissant des fillettes aux mains de ceux qui l'ont pourtant vendu à onze ans ? Il y aurait beaucoup de raisons de se refuser les uns les autres, à commencer par la crainte et la colère. Et pourtant, chaque femme a son destin, ses choix, ses chances et ses mésaventures. Chacune des femmes incarne une version forte mais non pas invincible des femmes de sa génération. Et c'est de les voir évoluer avec caractère, sans jamais complètement vaincre, que l'on comprend la valeur de leurs choix.

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