Louis - Les trésors de la garderobe de mamie

Cet entretien m'a amené sur la thématique du sens de la transmission. Au travers des rapports de Louis avec ses grand-parents, vivants ou non, se devine les contours de la définition de la transmission intergénérationnel. Sa reflexion est à l'origine d'un projet original sur les grand-mères, que vous pourrez découvrir

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Au sujet d'Aboul

Aboul fait 1m61 et a de grands yeux. L'une de ses principales questions est de savoir s'il est possible d'aligner son mode de vie avec ses idéaux. Parfois ça ne marche pas et on en rigole bien.

Cet entretien m'a amené sur la thématique du sens de la transmission. Au travers des rapports de Louis avec ses grand-parents, vivants ou non, se devine les contours de la définition de la transmission intergénérationnel. Sa reflexion est à l'origine d'un projet original sur les grand-mères, que vous pourrez découvrir plus bas.

Les deux Roger : le transparent et le disparu

Le hasard amènera deux hommes nommés Roger à figurer dans la liste des grand-parents de Louis, l'un Breton, l'autre moitié italien. Si leur homonymie ne facilite pas le récit, ils se distinguent aisément par leurs destins et les liens qui les rattachent à Louis : l'un, vivant et transparent, l'autre disparu et présent.

"J'avais un an lorsque mon grand-père maternel, Roger Roggero, est mort. Je ne l'ai jamais connu mais je sais qu'il était très apprécié. Même dix ans après sa mort, les personnes qui l'avaient connu s'arrêtaient pour saluer ma mère et parler de lui. Le second Roger et sa femme avaient aménagé à Antibes lorsque j'étais encore petit. Nous avions beau vivre dans la même ville, ils n'insistaient pas beaucoup pour nous voir.

Suite à la mort de Roger R, la famille s'organise. Pour accompagner la veuve, la famille de Louis s'installe dans une pièce de la maison, puis finit par y construire une extension et y aménager définitivement, en bonne intelligence avec Louisette. Louis grandit avec sa grand-mère Louisette, affectueusement surnommée Malou, comme l'un des adultes de référence dans son éducation. A l'inverse, les grand-parents paternels sont des fulgurances, des épiphénomènes dans la vie de famille. Leur proximité géographique semble accidentelle plutôt que recherchée : ils voulaient une maison à Antibes, que leur fils et ses enfants y soient ou non.

Nos visites étaient festives et nous nous amusions, néanmoins le contraste avec Malou et la mémoire de Roger R. n'en était pas moins saisissant. Il n'y avait aucune transmission de ce côté de la famille. Roger (paternel) était bricoleur et Arlette, sa femme, cousait et tricotait. Certes les pulls étaient affreux, mais cette perte de ce savoir-faire est un gâchis.

Le Roger maternel brille malgré son absence. Louis sait décrire son caractère : il était sociable et drôle, espiègle, poète, écrivain, autant de facettes qu'un homme mort peut garder aux yeux de ses petits-enfants. Ses actions ont marqué la ville d'Antibes, où il a fondé la compagnie des ramparts, et il en fréquentait les cercles artistiques. Sa présence bienveillante semble avoir irrigué la famille et leur imaginaire collectif, sans peser excessivement sur Louis. Par exemple, la chambre conjugale qu'il occupait avec Malou est restée intacte jusqu'à la mort de celle-ci en 2011. Malgré cette muséification, Malou ne dormait pas dans l'ancienne chambre conjugale ; elle avait investi une chambre à part pour son quotidien de veuve. D'une manière générale, Roger R n'avait pas quitté la famille, qui avait su trouver une bonne distance avec le défunt.

L'héritage de Malou : une transmission qui lui échappe

Les souvenirs de Louis se focalisent bientôt sur Malou et sur le rôle qu'elle a joué dans la transmission des passions et savoir-faire que Louis cultive toujours.

Lorsqu'on parle de transmission avec Malou, elle est généralement immatérielle. D'ailleurs, son histoire personnelle, celle qui précède son statut de mère et de grand-mère, est marquée par le déshéritement de sa propre mère. Pour retrouver le futur père de Malou, un Italien, la jeune femme avait fui sa région natale et bravé l'interdit familiale d'épouser un étranger. En punition du scandal et pour marquer leur hostilité au choix du gendre étranger, la mère de Malou se voit déshéritée par ses parents, privant toute la branche de Malou de leur héritage. Même si les relations restent assez bonnes en facade et que toutes les familles se côtoient, la mère de Malou n'aura eu aucun droit sur les sept fermes familiales. Le sujet n'est pas abordé ouvertement, ce sont les gaffes et lapsus qui l'évoquent accidentellement.

Des années plus tard, à l'endroit où reprend notre récit, dans la petite enfance de Louis, Malou est une grand-mère qui prend plaisir à transmettre ses passions à ses petits-enfants. C'est avec elle que Louis apprend à cuisiner et à peindre. Elle tolère et encourage sa présence dans la cuisine, où elle règne sans contre-pouvoir, et apprécie son caractère appliqué et coopérant. Dans le domaine de la peinture, la relation est plus complexe et plus riche. Contrairement aux repas familiaux, les toiles ne relèvent pas de sa responsabilité et ne répondent pas nécessairement à sa définition du bon goût. Ainsi, la transmission de passions communes ne sous-entend pas nécessairement une symbiose entre la grand-mère et le petit-fils, qui s'approprie les savoir-faire selon sa propre sensibilité.

"La transmission pouvait lui dépasser. Il arrivait que ce que je peigne lui paraisse sans valeur, ou ne lui plaise pas. Elle m'avait pourtant transmis l'amour de la peinture."

Le projet Old Lady : la part des grand-mères dans chaque homme

A la mort de Malou, une femme de la famille donne à Louis des vêtements ayant appartenu à la défunte. "Tu es le plus susceptible d'en faire quelque chose," lui dit-elle. Il est vrai que Louis a déjà emprunté des habits de famille pour ses projets théâtraux, et que de manière générale, dans sa famille il n'est pas si rare de porter les vêtements des autres. Louis et son frère s'échangent régulièrement des pulls, chemises et autres articles de mode, et les habits du Roger décédé ont été portés par les garçons depuis qu'ils ont une carrure suffisante pour les remplir. Sans trop savoir à quelle fin, la garde robe de Louis contient à partir de cet instant des habits de vieille dame. Contrairement aux habits de Roger R, ceux-ci ne se portent pas facilement dans la vie quotidienne d'un jeune homme.

"Je suis un homme. Ma grand-mère m'a transmis beaucoup de choses. Mais sous prétexte de ma masculinité, c'est comme s'il n'y avait pas de trace visible."

Au gré des rencontres, des interrogations et des mois, mûrit un projet autour de ces habits. Pour célébrer ces grand-mères et leur trace dans nos vies, Louis va faire revivre les chemisiers et les robes de Malou dans un projet photographique avec Sébastien d’Audiffret. Le Projet Old Lady prend forme : des hommes sont invités à raconter leur relation avec leur grand-mère et poser, habillés et maquillés, pour créer une série de 16 portraits originaux.

"Nous sommes la seconde vie de nos grand-mères - les petits enfants pour lesquels elles ont parfois pris plus le temps que pour leurs propres enfants. Old Lady rend homage à cette seconde vie, qui est en nous, tout en magnifiant l'esthétique de nos grand-mères."

Aujourd'hui, les 16 portraits accompagnés des bandes sonores des modèles sont réalisés. La prochaine étape sera de financer ces tirages et leur exposition, notamment dans des maisons de retraite, pour entamer des échanges intergénérationnels. Un crowdfunding est en cours sur KissKissBankBank jusqu'au 20 juin. Si le projet vous plait, vous pouvez y contribuer.

Old Lady : Appel à dons from Old Lady on Vimeo.

La conclusion de ce récit, visiblement toujours en mouvement, est difficile à délimiter. Se termine-t-il avec la mort de Malou, ou vit-il toujours dans le projet imaginé par son petit-fils ? Nous arrêterons ce billet ici, et espérons reprendre le fil de la discussion plus tard pour suivre les évolutions de la pensée des créateurs du projet.

Merci à Louis pour ce moment passé avec toi et bonne chance sur la suite de Old Lady !

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