Marc, l'élégant petit fils d'un sans-papiers

« Le passé est une terre étrangère, on y agit tout autrement » commence Marc, en citant Leslie Poles Hartley. Avant même de l'entamer, il s'interroge sur valeur du récit qu'il va me faire. Il s'apprête à rendre compte d'une époque révolue - donc étrangère - qu'il n'a vécue qu'en partie, et

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Au sujet d'Aboul

Aboul fait 1m61 et a de grands yeux. L'une de ses principales questions est de savoir s'il est possible d'aligner son mode de vie avec ses idéaux. Parfois ça ne marche pas et on en rigole bien.

« Le passé est une terre étrangère, on y agit tout autrement » commence Marc, en citant Leslie Poles Hartley. Avant même de l'entamer, il s'interroge sur valeur du récit qu'il va me faire. Il s'apprête à rendre compte d'une époque révolue - donc étrangère - qu'il n'a vécue qu'en partie, et qui lui a été d'abord contée par ses propres parents.

« Je pense que mon père n’appréciait pas ses beaux parents. Il leur reprochait d’être pingres. Lorsqu’ils lui prêtaient de l’argent, il trouvait qu’ils lui « faisaient sentir qu’ils auraient préféré ne pas lui en prêter ». Alors très tôt cela a façonné ma façon de les considérer. Il m’a fallu des années pour commencer à lever ce filtre. Je crois aujourd'hui qu'ils étaient plus sympathiques que ce que l'on a bien voulu me le dire ! »

Les grands-parents de Marc viennent d’univers si différents qu’ils ne se seraient jamais croisés sans raison. Ou seulement dans le cadre d'une transaction ; les paternels auraient pu être au service des maternels. Même liés par le mariage, ils se sont peu côtoyés par la suite.

Deux branches sans points communs

Pour décrire la branche maternelle, Marc emploie le terme actuel de « petits bourgeois ». La famille détient une boutique et s'est spécialisée dans la confiserie et les bonbons. Marc retient surtout leur goût prononcé pour une certaine forme de justesse comptable. Lorsqu'un jour, enfant, il chipe un bonbon dans leur boutique, on parlera carrément de « vol ». Effectivement, ils tiennent à leurs sous, et il s'amusera à dire que la possession d'une Mercedes était leur principal objectif dans la vie.

« Le contraste avec les grands-parents paternels était saisissant. Certains passages de leur vie ressemblent à un roman d'Emile Zola. Lorsque je les ai connus, ils vivaient dans une loge de concierge rue la Tombe-Issoire, à Paris, dans le quatorzième arrondissement. Un deux pièces minuscule dans la cour de l’immeuble. Ils devaient sortir de la loge pour aller aux toilettes. De fortes odeurs me reviennent en mémoire : l’humidité surtout, et l'odeur du vin, car la loge de concierge donnait sur l'arrière d'un bistro. Mon grand-père était un ivrogne rigolo. Beaucoup plus amusant que mes grands-parents maternels. »

Ainsi se dessine dans le récit une forme de préférence pour cette branche de la famille et ses nombreuse anecdotes. Jean, le grand-père de Marc venait d'Autriche. En 1918, au lendemain de la première guerre mondiale, il quitta son pays natal accompagné de ses quatre frères, mus par l’espoir de rejoindre les Etats-Unis. L’un des frères meurt en début de voyage dans des circonstances inconnues, un autre s’arrête en Suisse, et les deux derniers atteignent Nantes, le port d'où l'on pouvait embarquer pour les Amériques.

« A Nantes, Jean rencontre une femme de chambre, et bientôt elle sera enceinte de mon père. Son frère aussi rencontre un femme et se marie. Jean travaillait dans une usine de fabrication de chaussures et son frère ouvrit un garage Peugeot qui fabriquait, entre autres, des vélos de cirque. Je ne sais s'il s'agissait d'une commande exceptionnelle ou récurrente. En tout cas cette histoire de vélos de cirque m'enchantait. »

Bientôt la famille s’installe à Paris. La vie est dure et Jean n’est pas un chef de famille facile. Il boit, au point d’être souvent amené au commissariat du quartier. Il contraint son fils de 14 ans à devenir commis boucher, contre son gré.

« Mon père avait voulu apprendre à jouer du violon. Il a économisé et lorsqu’il s’est acheté son premier instrument, Jean l’a revendu pour aller picoler. Il y a quelque chose de terrible dans cette histoire qui me fascine. On se croirait encore dans du Zola. »

La grand-mère, elle, apparaît figée dans sa petite demeure de concierge, les « cheveux filasses », comme muette. Il n’y a qu’une histoire où elle s’exprime. L'anecdote se déroule quelques jours après la mort de son époux, lorsque le père de Marc, tentant d'enregistrer le décès auprès des autorités compétentes, découvre que Jean ne figure sur aucune liste administrative.

« Confus, mon père est revenu demander à sa mère où étaient les papiers de Jean. Les yeux rivés au sol, d’une petite voix, elle avoue que Jean ne s’est jamais fait régulariser. Mais il doit bien exister un acte de mariage, tout de même ? Silence. Il n’y a pas eu de mariage, pas d’acte de mariage. Jean était donc un sans-papiers depuis 1918. Le plus incroyable dans cette histoire c’est qu’il connaissait tellement bien les flics du quartier que ces derniers ne lui demandaient apparemment pas ses papiers d'identité. C’est incroyable. »

La grande et la petite histoire chacune sur sa route

La grande Histoire et la petite semblent se côtoyer sans se croiser, comme si Jean et sa femme étaient coupés de la narration historique officielle. Comment Jean a pu vivre en plein Paris sans papiers, tout en étant autrichien ? Marc n'a pas d'indices concernant les répercussions des épisodes les plus pénibles de l'histoire sur sa famille, comme de la montée des nationalismes en Europe et surtout l’occupation. Il se rappelle d’un homme sans accent, qui mentionnait peu l'Autriche et ne parlait guère allemand.

Marc considère que Jean et sa femme, contrairement à son père, n’ont pas profité des Trente Glorieuses. Agacé de les voir dans leur minuscule taudis humide, son père souhaitait même leur acheter un nouveau logement. « On est bien ici », rétorquaient les grands-parents. Leur était-il possible d'entrer dans la modernité avec leur secret ? Le voulaient-ils ? L'histoire ne le dit pas. Aujourd'hui, en tout cas, leur situation « informelle » paraît incompatible avec une quelconque ascension sociale. Sans papiers, les portes de l'économie d'après-guerre s'ouvrent peu.

Les vies des quatre grands-parents de Marc ont indubitablement été marquées par les deux guerres mondiales et les mutations économiques que nous racontent les manuels d'histoire. Mais la narration collective privilégie le baroque sur le pénible, quitte à mettre au second plan non seulement les épisodes traumatisants, mais aussi les personnes qui se donnent trop de mal pour être sérieuses. Ainsi les grands-parents maternels se font-ils éclipser, car il y a trop d’histoires d’adultes, trop de règles, trop de considérations matérielles.

Marc et sa famille sont aujourd’hui de la caste intellectuelle et artiste. Pour lui, les grands-parents sont une source d'anecdotes, sans que le lien de filiation soit conçu autrement que biologiquement. La transmission du savoir et des valeurs s'est faite par d'autres biais, presque à la manière d'un « self-made man ».

Merci à Marc pour son témoignage, touchant, foisonnant et plein de surprises.

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