Olivier, quand Camille vole la vedette à Georgette

C'est l'histoire d'Olivier qui interroge sa grand-mère Georgette sur son histoire, et tombe en admiration devant son arrière grand-père. Dans une sorte de mise en abime du procédé de ce blog, émerge le portrait de Camille, un politicien progressiste qui devient le centre de l'histoire que nous vous rapportons. La

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Au sujet d'Aboul

Aboul fait 1m61 et a de grands yeux. L'une de ses principales questions est de savoir s'il est possible d'aligner son mode de vie avec ses idéaux. Parfois ça ne marche pas et on en rigole bien.

C'est l'histoire d'Olivier qui interroge sa grand-mère Georgette sur son histoire, et tombe en admiration devant son arrière grand-père. Dans une sorte de mise en abime du procédé de ce blog, émerge le portrait de Camille, un politicien progressiste qui devient le centre de l'histoire que nous vous rapportons.

La courte apparition de Georgette

Pendant un été il y a quatre ans de cela, Olivier séjournait dans la maison de vacances de sa grand-mère paternelle. Curieux, il demanda à Georgette de lui conter sa vie. Le récit parfois décousu qui en ressortit, affecté par le vieillissement, était emprunt d'une naïveté qui le rendait poétique.

« Nous nous sommes assis à table, moi avec mon ordinateur portable ouvert et mon téléphone retourné sur la table. Je m’apprêtais à démarrer l’interview quand Georgette prit le téléphone, l’inspecta puis lança : « bah tu vois, à mon époque on n’avait pas ça ! »

Alors qu'il souhaitait en savoir plus sur la vie de Georgette, c’est celle de son arrière-grand- père Camille qui émerge. Il connaissait vaguement l'existence de cet aïeul, maire de Tournon-sur-Rhône, de 1926 à 1959 et figure politique locale, mais les découvertes iraient bientôt plus loin. L'interview fut un point de départ et bientôt d'autres membres de la famille vinrent abreuver ses recherches. Sa tante, par exemple, lui offrit en cadeau un ouvrage quelque peu spécialisé : « IL NOUS FAUT UN THEATRE ! Mémoires du ciné-théâtre de Tournon-sur- Rhône de 1928 à nos jours ».

« A l’époque, je n’en savais rien, je savais juste qu’il avait été maire et qu’une rue portait son nom dans la ville. J’ai lu le truc, j’étais scotché. »

Olivier apprit que le beau-père de Georgette était probablement en avance sur son temps, visionnaire et attaché à l'essor locale de la culture. Le livre expliquait comment la construction du ciné-théâtre, un des premiers cinémas parlants de France, avait été votée par le conseil municipal de Camille, et ce à une époque où il n’était pas du tout acquis que la culture soit financée par des dépenses publiques. Olivier nous confesse avoir été immédiatement touché du fait de sa passion pour le théâtre.

En quête d'humanité

Comment connaitre les humains, si ce n'est en interrogeant ceux qui les ont côtoyé au quotidien ? Olivier se rendit compte qu'une contemporaine de son arrière grand-père vivait encore, et il se saisit de cette opportunité d'introduire une dose d'humanité dans sa quête. Par chance cette dame de 93 ans avait travaillé au conseil municipal avec Camille de 1947 à 1953. Elle exerçait à l'époque la toute nouvelle profession d’assistante sociale, nouvelle car avant cela, c’était l’Eglise qui s’occupait encore des personnes fragiles.

Elle décrit un homme plutôt humain, dont les valeurs sociales coïncidaient avec celles d'une République égalitaire. Elle permit à la fois de donner du corps à l'image de Camille, et sa bonhomie particulière de nonagénaire colore le portrait. Avec des mots simples, elle évoque la forte logique de classes au sein du conseil municipal et la singularité de Camille.

« J’y allais mais les gens ne me disaient pas bonjour. Seul Camille m’adressait la parole. Pourquoi...? Je ne sais pas, je suis fille de paysan, et les autres femmes avaient des situations. »

 « Ah c’était des bourgeoises ? » demanda Olivier. Elle se contenta de rire sous cape.

La droite et la gauche progressiste ne s’affrontaient pas du tout sur le même terrain qu’aujourd’hui. La droite était alors anti-révolutionnaire. Certains discours de Camille sur l’éducation montrait une très grande fierté que ce soit devenu le fait de l’Etat, et non plus de l’initiative privée, d'éduquer les enfants.

L'enquête documentaire au fond du coffre-fort de Camille

Le coffre n’avait jamais été ouvert après la mort de son propriétaire en Janvier 1963. Une partie de la vie de la petite localité de Tournon était consignée là sous les yeux d'Olivier. Il y trouva un dossier secret composé d’épaisses liasses : discours, correspondances - notamment avec le vice-président du Sénat Isidore Cuminal -, coupures de presses et affiches des campagnes politiques des années 1930, un étrange paquet libellé « dossier secret 9 Février 1935 ».

Olivier découvre un homme pratique, de terrain, très impliqué dans la vie locale, et ayant manifestement refusé une carrière politique nationale. Il avait par exemple créé des cours d’arboriculture fruitière à une époque où l’éducation nationale ne dispense pas encore de cours de biologie.

Et puis surtout, une flopée de documents relatifs aux campagnes électorales de l'époque qui précédait la télévision ! Les affiches, très chargées et bariolées d'intitulés invraisemblables, étaient l'arme et l'outil ultime des campagnes. Les candidats s’apostrophant par affiches interposées, et ces bagarres publiques se trouvaient un demi siècle plus tard entre les mains d'Olivier, qui lisait des déclarations comme :

« Protestations : je soussignée, Paul F, agriculteur à la Pichonière, proteste de la manière la plus véhémente contre l’utilisation faite de mon nom dans la liste du Dr Chénel. J’appelle tous les Electeurs Tournonais à voter pour la liste entière du conseiller A. »

La guerre des affiches

La place des héros familiaux

En plein milieu de la nuit blanche qu’il passa à lire le contenu du dossier secret, Olivier tomba sur le décret de révocation de Camille par le régime de Vichy, sorti en 1941 et faisant suite à son refus de coopérer avec le nouveau régime. Il avait été l'un des nombreux maires à avoir été révoqué, alors que Marcel Peyrouton procédait à « l’épuration » des maires et signait un ensemble de textes discriminatoires, antijuifs et antimaçonniques. Il n'avait pas non plus plié aux menaces proférés envers son fils, emprisonné en Allemagne de 1941 à 1944, ni aux propositions de marchander le retour du fils contre son poste. Ce sont les comités de libération qui l'ont rétabli après la guerre.

Même s'il ne le dit pas, on perçoit la fierté d'avoir un proche de cet acabit à quelques générations. Camille, si droit qu'il eut le privilège d'être révoqué par un pouvoir injuste, si bon politique, qu'il avait 50 ans d'avance sur ses compatriotes. Et pourtant, beaucoup avait été oublié.

Entendre Olivier parler de la manière dont il a tout appris de l’histoire de sa famille fait réaliser le caractère discontinu des lignes qui traversent nos vies, nos familles. A quel point nos aïeux ont pu avoir des vies qui ressemblaient aux nôtres ou s'en éloignaient. La singulière question qu’on se pose peut-être: si nous avions vécu à la même époque, aurions-nous eu beaucoup de choses en commun ? Leurs frustrations, leurs envies, ce qui les regarde, nous parlent-ils encore?

Merci à Olivier, qui a su répondre à nos questions avec un quasi hors sujet touchant et juste, passionné qu'il est par un aïeul qui n'est pas un grand-parent à proprement parler.

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